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Enrico Minardi - La conception de la langue poétique chez Pasolini

Introduction
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I.
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Una via di Casarsa della DeliziaC'est à Tullio De Mauro que revient le mérite d'avoir pour la première fois mis en valeur l'élément de la langue comme étant le principe organisateur et structural de l'oeuvre de P.P.Pasolini. Un an après la mort du poète, il publiait un article dans lequel il soulignait la place que la réflexion sur la langue avait tenue, chez Pasolini, tout au long de sa vie, et décrivait cette réflexion comme une espèce d'aliment théorique, d'où l'écriture de Pasolini tirait son inspiration et les raisons fondamentales de son être. 
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Selon De Mauro, la découverte que Pasolini fait, dès sa jeunesse lors de séjours à Casarsa (le village situé au Frioul occidental, d'où sa mère était originaire), de la variété linguistique italienne, constitue l'événement dans lequel sa création littéraire puise sa stimulation nécessaire. 
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De Mauro affirme à ce propos:
"Le diverse realtà idiomatiche sono per lui davvero, in senso biografico e proprio, altrettante (per dirla con Wittgenstein) "forme di vita". Credo che questa radice vitale, biografica, dell’eterogeneità linguistica italiana non vada trascurata, come elemento di forza e caratterizzazione dell'esperienza creativa e della riflessione critica di Pasolini." (1)
Selon De Mauro, Pasolini conçoit la variété linguistique comme cet élément vital, comme cette différence grâce à laquelle une forme de vie "autre" s'affirme et ne peut que s'exprimer dans et par cette forme. Je crois que cette intuition est très juste et qu'elle offre effectivement la possibilité d'une nouvelle approche de l'oeuvre de Pasolini. Approche d'autant plus nécessaire qu'elle se fonde sur un principe - celui de l'importance décisive de la réflexion de Pasolini sur la langue - dont personne ne pourrait douter. Il suffit de considérer la richesse d'observations linguistiques dont est caractérisée la critique littéraire de Pasolini, dès son début en 1942 dans les pages des revues de la jeunesse fasciste de Bologne jusqu'aux véritables essais de linguistique, qui constituent le corpus principal d'Empirismo eretico (1972), composé par des textes écrits dans les années soixante et au début des années soixante-dix. Et, d'autre part, il suffit d'adresser un regard, même superficiel, à l'hétérogénéité des langues et des codes linguistiques utilisés par Pasolini dans son oeuvre (italien, dialecte frioulan et romain ; poésie, prose, critique, théâtre, cinéma, journalisme) pour constater immédiatement la justesse de l'analyse de De Mauro. La réflexion sur la langue et l'expérimentation des langages donnent par conséquent à l'oeuvre de Pasolini ce complexe aspect expérimental, que De Mauro souligne lorsqu'il déclare que
"la complessiva eccezionalità di Pasolini sta nel suo essere stato a un sol tempo un umile, reale utente del plurilinguismo caratteristico dell'Italia, un inventore che tale plurilinguismo ha messo a frutto, un critico che tale plurilinguismo ha fatto materia di riflessioni acute, spesso anticipatrici." (2)
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II.
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Casarsa, la chiesa di Santa CroceMalgré sa justesse, l'analyse de De Mauro paraît cependant être reléguée au stade de l'intuition, qui, tout en s'étant sensiblement rapprochée de la cible, n'en reste pour autant encore loin. L'affirmation d'après laquelle les " diverse realtà idiomatiche sono per lui davvero "forme di vita" " n'explique pas en effet (et ne donne même pas les éléments nécessaires pour atteindre une explication) comment à la variété linguistique italienne - dans la perception de celle-ci que Pasolini pouvait en avoir - a pu correspondre une variété de formes d'existence. Bien qu'il pose le problème dans les termes d'une affirmation à ne pas vérifier, De Mauro n’explique pas pourquoi Pasolini a choisi comme instrument d'expression cette variété linguistique en tant que représentante directe d'une variété d'existence. De Mauro ne se pose donc pas le problème de la connaissance de l'élément culturel médiateur qui impose ce choix à Pasolini.
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Et, d'ailleurs, Francesco Ferri, qui a consacré un livre important à Pasolini à partir de la problématique de De Mauro, ne se le pose non plus. (3) Ferri, qui approfondit pourtant très utilement les indications de recherche de De Mauro, résout lui aussi ce problème de manière tautologique sur la base de ce que Pasolini lui-même écrivait à cette époque sur son rapport à la langue (et quand je dis " langue ", il faut comprendre le dialecte et la langue italienne de la tradition littéraire). Ferri arrive, par conséquent, à cette répartition binaire des fonctions entre italien et dialecte en littérature, laquelle apparaît en réalité trop mécanique et simpliste:
Lingua = coscienza linguistica e poetica, dialetto = sensazione, che ridotto ai minimi termini vuol dire : dialetto = confessione, lingua = "immaginazione". (4)
Une lecture attentive des textes de Pasolini de ces années-là suggère en revanche que l'un de leurs aspects les plus intéressants est la déclaration, souvent réitérée par le jeune poète, de la supériorité poétique du dialecte sur l’italien, ou bien, pour être plus précis, de toute langue " mineure " sur toute langue " majeure ". Il faut, en effet, spécifier ici que, bien que Pasolini parle toujours du dialecte frioulan de Casarsa, au centre de la partie occidentale du Frioul, son analyse intéresse (comme Pasolini le montre, dans les pages du Stroligùt) toutes ces langues qui, en raison de leur histoire, refusent le statut de dialectes pour aspirer à celui de langue " mineure ", c'est-à-dire d'une langue parlée par une minorité ethnique qui n'est pas pour autant prête à renoncer à son identité culturelle.

La raison de cette supériorité poétique du dialecte sur l'italien provient du type différent de tradition littéraire générée par les deux langues. Si - Pasolini affirme - la tradition littéraire italienne a donné lieu a une série de contraintes stylistiques qui conditionnent, jusqu'à les étouffer, les qualités expressives naturelles de la langue, celles-ci sont par contre tout à fait intactes et disponibles à être utilisées par les poètes au sein des dialectes et de toute langue " mineure ".

Mais les traditions poétiques dialectales n'ont souvent fait qu'emprunter aux traditions des langues majeures leurs topoi littéraires et stylistiques, d'où leur manque d'originalité. Il suffit, alors, soutient Pasolini, de se débarrasser de tout cet équipement d' " importation " pour redécouvrir toute la force et la beauté de langues, comme les dialectes et les langues mineures en général, qui puisent leur légitimité dans une tradition qui n'est souvent (ou partiellement) qu'orale.

L'une des découvertes fondamentales que Pasolini fait à cette époque est, donc, qu'une langue poétique n'est légitimée que si elle se fonde sur une tradition orale.
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III.
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Aquileia, resti del Foro RomanoJe me demandais plus haut grâce à quelle médiation culturelle Pasolini à pu atteindre cette conclusion, question que ni De Mauro ni Ferri ne se sont vraiment posée. Je crois, par contre, que la connaissance de cette médiation culturelle agissant dans la genèse, chez Pasolini, de cette conviction, est essentielle justement pour confirmer la validité générale de l'intuition de De Mauro à propos de la correspondances entre formes de vie et variété linguistique.

J'ai cru repérer l'élément culturel qui permet à Pasolini d'effectuer la médiation entre langue et existence dans son questionnement sur la langue des écrivains romantiques. Et, en particulier, dans la critique que ceux-ci adressent à la langue littéraire, dont l'alternative est représentée, à leurs yeux, par la langue du peuple et de la poésie populaire. Dans mon travail, j'ai donc surtout mis en valeur ce filon de la réflexion de Pasolini, tel qu'on peut spécialement le repérer dans son mémoire de maîtrise qu'il consacre en 1945 à la poésie de Giovanni Pascoli et dans les essais publiés dans le Stroligut entre 1944 et 1946. Les auteurs qui, pour Pasolini, ont dans ce cadre de questionnement le plus d'importance sont Niccolò Tommaseo, pour son oeuvre de linguiste et de philologue dans le domaine de la poésie populaire, et Giovanni Pascoli, pour la variété de son expérimentation linguistique, redevable sous plusieurs aspects de la poésie dialectale et populaire. D'ailleurs, étant donnée l’importance des questions que Pasolini se pose à cette époque, j'ai choisi de concentrer mon attention sur la première phase de l'oeuvre de Pasolini (1940-1947). J'ai cru, en effet, y deviner une sorte de valeur fondatrice en fonction de l'évolution et du développement de toute son oeuvre future.

J'ai choisi d'introduire mon travail par un chapitre consacré au rapport entre Pasolini et la littérature de cette époque (essentiellement l'hermétisme) pour mieux mettre en valeur la distance qui les sépare, et qui sépare par conséquent aussi Pasolini du symbolisme, dont les hermétiques sont les héritiers légitimes en Italie. Les présupposées linguistiques que j'ai énoncées plus haut, sur lesquelles se fonde l'activité littéraire de Pasolini, ne pouvaient en effet qu'empêcher la rencontre entre le jeune poète et les tenants d'une conception d'une langue poétique en tant qu'instrument permettant d'aboutir à une dimension métaphysique. Ce contraste n'exclut pas, cependant, un intérêt profond et sincère de Pasolini vis-à-vis de l'hermétisme.
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IV.
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Udine, Loggia del Palazzo comunaleJ'ai consciemment choisi de laisser de côté les poèmes que Pasolini publie à cette époque. Deux raisons, je crois, m'ont conduit à faire ce choix. 

La première, qui est la plus simple et la plus prévisible, concerne l'attention insuffisante qu'on a toujours réservée à la réflexion de Pasolini sur la langue comme discours qui accompagne de manière systématique tout le déroulement de son oeuvre. J'ai donc voulu montrer que les origines de cette réflexion correspondent aux origines de l'activité littéraire de Pasolini, et que par conséquent il est faux de ne la voir concentrée qu'autour de deux grands pôles de Passione e ideologia (1960) et d'Empirismo eretico (1972), ainsi que la critique le fait normalement. Il est d'ailleurs possible d'accorder à cette réflexion une certaine cohérence théorique, qui lui enlève tout caractère occasionnel. 

Mais c'est la deuxième raison qui me semble la plus importante, voire indispensable pour expliquer mon choix. Mon analyse des textes théoriques de Pasolini de cette époque vise, en effet, à mettre en valeur ce moment de l'expérience littéraire qui précède (il s'agit d'une antériorité théorique, et non pratique) la création, mais d'où celle-ci découle nécessairement. 

En ce qui concerne la poésie de Pasolini, j'ai cru trouver ce moment dans sa réflexion sur la langue: en d'autres termes, c'est dans cette réflexion que les fondements théoriques de l'activité littéraire de Pasolini, telle qu'elle est et telle qu'on la connaît, se situent.
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Mon analyse a demandé une lecture attentive et minutieuse des textes théoriques de Pasolini. Pour que toute cohérence soit mise en valeur, elle a aussi conseillé d'exclure de mon horizon d'enquête la production poétique de Pasolini. Le point de vue que j'avais choisi pour mon analyse ne correspondait pas, en effet, à celui d'où normalement découle l'analyse de la poésie.
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On sait très bien qu'il est peut-être impossible d'affirmer avec une certitude radicale quelles sont les raisons primordiales qui ont pu pousser un écrivain à composer un certain genre de poèmes et pas un autre. Cependant, je crois qu'il a valu la peine que je fasse cet effort pour mieux connaître et comprendre un écrivain comme Pasolini, dont on vient à peine de commencer à interroger la complexité et la multiplicité énigmatique de son oeuvre.
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Paris 1998-Durham 2002
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NOTE
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(1)  T. DE MAURO, «Pasolini : dalla stratificazione delle lingue all'unità del linguaggio», ottobre 1976, in idem, Le parole e i fatti, Roma, Editori Riuniti, 1977, p. 247-253 (cit. à la p. 250). De Mauro reviendra sur ces mêmes sujets dans un essai publié dix ans plus tard : «Pasolini critico dei linguaggi», Galleria, n° 1-4, gennaio-agosto 1985 (maintenant in idem, L'Italia delle Italie, Roma, Editori Riuniti, 1992, p. 259-262). .
(2) Ibid., p. 249. .
(3) F. FERRI, Linguaggio, passione e ideologia. Pier Paolo Pasolini tra Gramsci, Gadda e Contini, Roma, Progetti, Museali Editore, 1996. .
(4) Ibid., p. 47.
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Enrico Minardi, La conception de la langue poétique chez Pasolini
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