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Enrico Minardi - La conception de la langue poétique chez Pasolini

Deuxième chapitre
Pasolini entre Pascoli et Romantisme
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2.1 Le choix de Pascoli: une révolution dans la tradition

Pasolini con i suoi studenti dell'AcademiutaComme je le mentionnais préalablement, l’expérience de Il Setaccio s’achève au mois de mai 1943. De retour au Frioul, Pasolini se rend d’abord à Casarsa, puis à Versuta, où il ouvre, avec l’aide de quelques amis, une école indépendante et autogérée pour les enfants ne pouvant plus fréquenter celle de l’État à cause de la guerre. C’est justement au sein de cette expérience pédagogique, que naît au mois d’avril 1944 la revue de poésie frioulane Stroligùt di cà da l'aga – dont sortent cinq numéros jusqu’au mois de juin 1947 – et qu’au mois de février 1945  est  fondée  l’Academiuta  di  lenga furlana (1).

Le 26 novembre de cette même année, il présente par ailleurs à l’université de Bologne son mémoire de maîtrise sur Giovanni Pascoli, qui, comme je l’ai dit, consiste en une Antologia della lirica pascoliana, suivie d’une Introduzione et des commenti.

Son intérêt pour Pascoli dépend principalement de la langue poétique du poète de San Mauro. L’étude de Pasolini est en effet surtout une analyse linguistique importante en Italie, à l’époque. En raison de cette caractéristique, elle anticipe sous plusieurs aspects la célèbre analyse du langage de Pascoli faite par G. Contini en 1955 lors d’un séminaire d’études (2).

À cause de ce rapport (dont, évidemment, les auteurs des deux essais à l’époque ne pouvaient pas être conscients), il me semble nécessaire de rappeler brièvement les thèses soutenues par Contini dans son écrit.


2.2 " Il linguaggio di Pascoli " de G. Contini

Giovanni PascoliL’examen linguistique de Contini établit une fois pour toutes l’appartenance de Pascoli au courant poétique du symbolisme. En concluant son analyse, Contini l’affirme de manière péremptoire:

"[…] Ciò torna a confermare l’ovvia e piena appartenenza di Pascoli a quella cultura post-romantica che si può intitolare simbolismo, decadentismo o da non so quante altre etichette in -ismo." (3)
Dans l’évolution de la poésie moderne, le symbolisme correspond à ce moment où les poètes commencent à devenir conscients des possibilités de signification non logique des mots. En d’autres termes, à cette époque ils commencent à s’apercevoir de l’existence des valeurs sensibles de la parole poétique. Ces valeurs sont surtout associées à la dimension acoustique des mots et aux résonances musicales que leur enchaînement peut provoquer. La "musique des mots" devient alors un puissant instrument de suggestion poétique.

Le symbolisme correspond donc au moment historique où la dimension a-logique de la communication poétique est exaltée au détriment de la manière dont elle avait été traditionnellement conçue et réalisée.

La communication poétique assume, de ce fait, une identité de plus en plus spécifique et accentuée. On commence alors à parler de l’autonomie de la parole poétique, qui ne se limiterait pas seulement à faire référence à un monde autre. Les moyens expressifs mis en œuvre pour l’évoquer, lui permettraient en effet d’atteindre un niveau de communication beaucoup plus riche et nuancé que celui qu’avait atteint la poésie pré-symboliste.

Les sémata de la poésie symboliste deviendraient ainsi de véritables créations poétiques indépendantes de toute référence réelle.

C’est donc la parole qui devient, pour le poète, une source directe et immédiate de suggestions et d’imagination poétique grâce à ses qualités intrinsèques. Le poète se sert justement de celles-ci pour amplifier les possibilités sémantiques de la parole dans une mesure telle qu’il lui fasse atteindre un dégré d’expression situé bien au delà des coordonnées logiques habituelles.

Franco Brevini résume ainsi les aspects principaux de la démarche poétique du symbolisme:

"Da Novalis, in cui si fa strada la concezione del linguaggio poetico come linguaggio autonomo, privo di intenti comunicativi, perché impegnato nella costruzione di un mondo a sé, a Poe, che per primo teorizza la priorità del momento linguistico, di cui avrebbero fatto tesoro Baudelaire, ma soprattutto i simbolisti e Rimbaud con la sua alchimie du verbe, si completa la divaricazione della parola in quanto valore musicale, son, al centro di una fitta rete di associazioni, dalla parola in quanto sens, strumento comunicativo. Su questa strada Mallarmé e poi Valéry sarebbero giunti a proclamare la legittimità per la poesia di trovare, di "inventare" la propria lingua." (4)
On a par ailleurs déjà vu que la poétique de l’hermétisme héritait, sous plusieurs de ses formes, de la conception symboliste de la poésie, et qu’il se situait au sein des courants issus du symbolisme.

L’idée d’une langue vierge et naturellement poétique avait été conçue aussi par Pascoli, qui avait essayé de la réaliser d’une façon contradictoire et incertaine.

Au début de son analyse, Contini constate toutefois chez Pascoli

"la nostalgia di una lingua già registrata in qualche luogo ideale ma sottratta all’uso quotidiano". (5)
Il précise ensuite que cette langue idéale devrait être, selon Pascoli, une " lingua morta ", mais aussi une " lingua nuova ". En premier lieu, il parle donc
"dell’aspirazione di Pascoli a operare in una lingua morta".
Contini identifie cette langue au latin et à l’italien archaïque, qu’on retrouve dans plusieurs de ses recueils. Il affirme à ce propos que:
"[…] e in una lingua morta egli ha operato : egli ha operato in latino, ha lavorato artigianalmente sopra oggetti linguistici già esistenti […]." (6)
Ailleurs, il parle par contre de la langue
"usata da Pascoli per ampliamento della lingua tradizionale". (7)
Ce processus d’élargissement linguistique est ainsi expliqué par l’auteur:
"In quanto la sua lingua annetta alla lingua normale le lingue speciali e fin quelle specialissime che sono le sequenze foniche dei nomi proprî , è evidentemente una lingua nuova […]." (8)
Gianfranco ContiniTel que Contini nous le présente ici, Pascoli n’intègre pas seulement dans ses vers la langue - ou plutôt les langues - de la tradition littéraire (morte ou vivante qu’elle quelle soit). Il y inclut aussi des éléments lexicaux issus de registres linguistiques spéciaux - comme par exemples les noms propres – , qui n’appartiennent pas au domaine verbal qui nourrit normalement la poésie. C’est pourquoi Contini peut parler à cet égard d’" ampliamento della lingua tradizionale ".

Mais dans sa recherche d’une langue intrinsèquement poétique, Pascoli ne fait pas qu’intégrer des catégories verbales extra-poétiques (les langages spéciaux) et intra-poétiques (la langue de la tradition - même si celle-ci est tout à fait révolue, comme le latin). Il en arrive jusqu’à entrevoir la possibilité de ce que Pasolini actualisera beaucoup plus tard : la possibilité d’utiliser en littérature non seulement des mots inusités, mais une langue toute entière qui n’ait été jamais écrite.

En d’autres termes, Pascoli – stimulé par le symbolisme qui permet d’accroître le pouvoir de suggestion a-logique de la parole poétique - arrive à concevoir l’acte de la création en poésie comme un acte étroitement lié celui de la création linguistique. C’est grâce à ce lien qu’il semble qu’en écrivant, le poète remontait aux origines de la tradition, lorsqu’une langue – qui jusqu’à là n’avait été employée qu’à des fins pratiques – devenait une langue littéraire.

Contini écrit à ce propos:

"Pensate alla nota che chiude Myricae. Il suo finale cita una traduzione di una fra le liriche più popolari della raccolta, Orfano […]. Una traduzione " in che lingua? In una lingua fraterna" , risponde Pascoli senza precisare meglio (si tratta di una variante ladina). E non precisa meglio perché essa non ha una storia e un nome riconosciuto, perché è una lingua priva di tradizione letteraria, una lingua del tutto vergine. Pascoli contempla con interno compiacimento il trasferimento del proprio mondo linguistico in un ambiente come questo, sprovvisto di un’esperienza anteriore." (9)
Casarsa, Pasolini tiene un discorso durante una commemorazione del 4 NovembreLe symbolisme de Pascoli va donc (au moins au niveau théorique) bien au-delà de ce que la révolution rimbaldienne avait prescrit (10). L’exhortation de Rimbaud à " trouver une langue […] résumant tout, parfums, sons, couleurs (11)" est bien prise au sérieux par Pascoli. Mais celui-ci ne se limite pas, comme le poète français, à réformer la langue littéraire par la destruction des conventions imposées par la tradition si les accepte comme son point principal de référence (même si celui-ci est négatif).

Il imagine plutôt d’échapper à la tradition (de la tradition majeure comme de la dialectale) pour écrire dans une langue vierge et tout à fait dépourvue d’usage littéraire.

Mais cette langue est aussi, dans un certain sens, une contre-langue par rapport à celle de la tradition, alternative et en conflit implicite avec celle-ci. Si la langue de la tradition s’impose en effet à l’écrivain grâce à son prestige séculaire, la langue "vierge" lui oppose par contre le fait d’amener de nouvelles images et des sonorités insolites à l’intérieur d’un cadre ultra-codifié et sclérosé comme celui de l’écriture littéraire.

Selon Contini, les exigences d’expressivité poétique propres au symbolisme s’imposent avec une telle évidence à Pascoli qu’elles le conduisent au fur et à mesure à rompre avec la convention post-romantique qui dominait à son époque dans la poésie italienne. Pour Contini, cette attitude caractérise le tempérament de Pascoli dans un sens anti-classique. Il affirme à ce propos que

"[…] non c’è per Pascoli nessun genere, nessun istituto letterario, nessuna tradizione attuale o virtuale allo stato puro […]." (12)
Il reconnaît aussi que Pascoli
"[…] rappresenta obiettivamente il tipo di un autore non rinchiuso entro i confini di un genere, bensì perennemente esorbitante da ogni genere, anche se questo genere fosse l’eresia." (13)
À cette caractérisation révolutionnaire de la démarche poétique de Pascoli s’opposent cependant ses résultats concrets au niveau de la versification. Comme pour Rimbaud, chez Pascoli aussi la versification se déroule toujours en ayant comme principal point de référence la langue de la tradition, même s’il s’agit d’un point de référence négatif.

Ainsi qu’on le verra mieux plus tard, la différence entre les opérations de Pascoli et celles de Pasolini se situe donc exactement dans le lieu défini par le rapport des deux poètes vis-à-vis de la tradition. Malgré ses intuitions théoriques, le premier n’a pas en effet l’intention de l’abandonner tout à fait, mais plutôt de la renouveler. Il la sonde alors afin de mettre à jour ses éléments linguistiques qui, tout en n’étant plus actuels, ne sont pas pour autant dépourvus de force expressive.

Sa recherche va tellement loin dans cette direction qu’elle le conduit aussi jusqu’aux origines de la tradition : à ré-animer une langue morte, le latin. Il appréhende néanmoins la langue latine comme s’il s’agissait d’une langue s’épanouissant dans toute sa vigueur:

"In ogni caso dunque abbiamo a che fare con lingua speciale, entità rara, preziosa, squisita, il cui funzionamento, la cui stessa esistenza è precisamente condizionata dalla differenza di potenziale rispetto alla lingua normale. Che cosa si trova al limite ? Al limite c’è una lingua che non è più quella naturale del poeta, bensì un’altra lingua, voglio dire una lingua che ha un’altra grammatica, un’altra struttura, un altro vocabolario : il latino. Ma quale latino ? […] il suo latino non è un linguaggio uniforme, monotono, morto, non è un centone di fossili frasi già costituite, al contrario è ricchissimo di varianti stilistiche. E l’animus è il medesimo, l’inquietudine che si fa strada all’interno del suo latino, è perfettamente comparabile a quella che rivela il suo volgare." (14)
L’approche de Pascoli à l’égard de l’ "altra lingua" est le fruit d’une tension créative déterminée par son éloignement progressif de la "lingua normale". On pourrait définir cette "altra lingua" comme le plan linguistique repéré par Pascoli après avoir exhumé le latin.

En réalité, le poète ne pourra cependant que faire allusion à son existence, car son exploration le couperait à jamais de la tradition, à laquelle il se sent par contre indissolublement lié. Il la conçoit en effet comme le frein et la limite nécessaires afin que sa recherche poétique n’atterrisse pas dans un territoire inconnu et encore inexprimé, donc inexpressif. En d’autres termes, il n’envisage l’invention poétique qu’à l’intérieur des frontières normatives établies par la tradition, qui, pour autant qu’il les étende sur un plan horizontal et synchronique (celui des langages speciaux) comme sur un plan vertical et diachronique (le vulgaire des origines et le latin), restent néanmoins rigoureusement déterminées.

Contini situe son rapport contraignant vis-à-vis de la tradition dans un cadre européen à peine révolu par rapport à celui de l’activité littéraire de Pascoli (c’est l’époque de Mallarmé et de Verlaine), dans laquelle une inventivité trop poussée sur le plan linguistique était encore historiquement perçue comme une lacune sur le plan de la qualité de la création. Il écrit à cet égard:

"[…] l’intervento della tradizione come freno a un’assoluta libertà tonale non è una caratteristica specifica del Pascoli: se riandate con la mente alla grande poesia francese del secondo Ottocento, per temperamenti che troverete in tutto liberi, come Rimbaud, ne troverete altri in sostanza rivoluzionarî, che però costantemente sacrificano entro gli schemi della tradizione. È non solo il caso di Verlaine, ma addirittura di Mallarmé, almeno del Mallarmé poeta in verso […]. Se poeti come Pascoli o come i suoi contemporanei francesi ricorrono alla tradizione, è perché sentono la necessità di un discorso, intendo di un discorso nel senso grammaticale, nell’accezione sintattica, perché soltanto questo discorso permette di attuare una sintesi di determinato e di indeterminato, cioè a dire una sintesi di cose isolate e di natura globale, di immagini da una parte e di fluido e di continuum melodico dall’altra." (15)
Contini définit le choix de Pascoli, en l’identifiant, selon une formule incisive et apparemment paradoxale, à celui d’un " rivoluzionario nella tradizione" (16).

Comme on le verra mieux plus tard, la démarche de Pasolini repose, au contraire, sur un rapport différent avec la tradition. Le jeune poète se sent en effet tout à fait libre d’exploiter de nouveaux territoires linguistiques, si ceux qu’il a déjà expérimentés n’offrent pas la garantie de posséder les mêmes richesses expressives que ceux-ci.

Il ne s’écarte pas pour autant tout à fait de l’enseignement de Pascoli. On reconnaît facilement en effet que, bien qu’il s’aventure au-delà des limites acceptées par Pascoli, il suit néanmoins une voie déjà tracée et découverte par celui-ci, et cela quand il a l’intuition de la possibilité d’une " lingua nuova ". Il y a donc, en même temps, une différence et une similitude entre les deux poètes, comme si l’un succédait à l’autre sur la même lignée. Contini le confirme, en disant que

"Ora, la linea pascoliana persiste ed è ancora attuale, specialmente se si adotta il punto di vista da cui ci siamo posti, quello linguistico; ed è attualità vivacissima se si pensa agli esperimenti compiuti in questi ultimi anni da un animoso poeta, romagnolo del resto, ma che ha cominciato a scrivere in friulano, Pier Paolo Pasolini, e della giovane scuola che riuscì a promuovere e riunirsi attorno. Se si valutano nel loro insieme i prodotti di questo singolare félibrige friulano, è indubbio che li caratterizzi proprio il gusto di operare, con temi anche modernissimi, in una materia verbale che come tale sia inedita : a un simile esperimento sarebbe difficile negare il predicato di pascoliano." (17)
Contrairement à Pascoli, Pasolini franchit donc le pas, et réalise ce qui n’était demeuré qu’une hypothèse dans la formulation du poète de San Mauro : le désir de créer une langue tout à fait neuve, c’est-à-dire non encore altérée par l’exercice littéraire.

Ce choix implique, pour lui, la nécessité d’une espèce de tabula rasa linguistique, c’est à dire de repérer cette langue hors du cadre institutionnel de la tradition, dans un dialecte périphérique, dont l’utilisation était limitée au niveau oral. Les conditions de cette découverte sont par conséquent telles que l’on peut facilement la comparer à une véritable création personnelle.

Pascoli, par contre, ne peut concevoir l’invention littéraire qu’à l’intérieur d’un rapport dialectique avec la tradition, et en continuant à y rester fidèle. L’innovation ne peut de ce fait naître pour lui qu’à partir de ce qui existe déjà, même si cela signifie avoir recours à une langue morte comme le latin.

La continuité entre les deux poètes se situe, donc, à un autre niveau qui reste pourtant complémentaire de celui de la langue, dans le sens que l’un présuppose l’autre. C’est encore Contini qui l’explique très clairement, lorsqu’il trace une sorte de cadre récapitulatif des différentes opérations méta-linguistiques accomplies par Pascoli, et les place dans le contexte artistique européen, et symboliste, de leur époque:

"[…] il tardo romanticismo, il movimento talora chiamato decadentismo, aveva voluto abolire anche queste frontiere, aveva preteso per esempio di spezzare le frontiere fra le varie arti. Ricordate Wagner […]. Ebbene, Pascoli ha cercato di sopprimere una barriera affine, una frontiera che, se non era proprio quella di musica e poesia, era la frontiera sua parente fra la grammaticalità della lingua e l’evocatività della lingua. Questa frontiera, che in lingua normale è obbligatoria, fra pre-grammaticalità e semanticità, Pascoli l’ha infranta, come ha annullato, e questo è forse un risultato ancora più importante, il confine fra melodicità e icasticità, cioé fra fluido corrente, continuità del discorso, e immagini isolate autosufficienti. In una parola, egli ha rotto la frontiera fra determinato e indeterminato." (18)
En examinant de plus près le chemin parcouru par Pascoli afin de dépasser cette frontière entre indéterminé et déterminé, Contini affirme encore:
"[…] la differenza specifica pascoliana […] consiste precisamente nella dilatazione a scopo fonosimbolico, a scopo non semantico, di elementi semantici." (19)
La "révolution" de Pascoli concerne, donc, la place que les éléments institutionnels du discours occupent dans ses vers. Cette place les oblige à renoncer, au moins partiellement, à leur rôle dénotatif normal et réglé par l’usage et la tradition, pour assumer à sa place un halo signifiant plus vaste, mais aussi plus flou et indéterminé. Ce qui est, d’autre part, la démarche caractéristique de la littérature symboliste.

Or, mon hypothèse - que j’essaierai de démontrer dans la prochaine partie de mon étude - se fonde justement sur le fait que le choix dialectal pasolinien est tout à fait cohérent avec cette démarche symboliste. Un dialecte, comme celui des Poesie a Casarsa, est un instrument linguistique qui, par sa constitution même, plonge immédiatement le lecteur dans une atmosphère d’indétermination maximale. Entre la grammaticalité et l’évocation, c’est en effet surtout cette deuxième propriété qui est exaltée. Et le chemin à accomplir pour atteindre le noyau sémantique enfoui dans cette langue qui ne voit le jour en littérature que par la médiation de Pasolini, est tel que le lecteur ne peut pas s’empêcher d’éprouver un sentiment de dépaysement et de perte de ses repères sémiotiques habituels.

En d’autres termes, l’option dialectale permet à Pasolini de transformer la dialectique "normale" entre éléments sémantiques et asémantiques de la langue (ou bien entre premier plan et deuxième plan, d’après la métaphore employée par Contini) selon la leçon de Pascoli. Si bien que les qualités évocatives et phonosymboliques de la langue sont ainsi mises en valeur. On peut donc concevoir ce dialecte comme une sorte de déformation de la langue institutionnelle, poussée jusqu’aux limites de l’asémanticité.

Comme on le verra plus tard, l’opération dialectale de Pasolini représente donc vraiment le prolongement de celle accomplie par Pascoli. Celui-ci avait en effet toujours refusé de sortir du cadre linguistique institutionnel, tout en ayant établi les conditions de son déclin.

Udine, Porticato di San GiovanniCette opération est aussi liée à la poétique de l’hermétisme, parce que son indétermination sémantique assure indirectement l’évocation de ce monde des essences platoniciennes, que Luzi revendiquait à la création poétique dans ses écrits critiques.

Mon commentaire au sujet de l’essai de Contini sur le langage de Pascoli a deux fonctions. La première concerne ce que j’ai déjà anticipé plus haut, c’est-à-dire le fait que, entre les thèses exposées par Pasolini dans son étude et celles de Contini, il y a de nombreux points communs. La référence à l’essai de Contini me permettra donc de mieux relever le tracé théorique suivi par Pasolini dans son argumentation.

La deuxième fonction concerne par contre l’éclaircissement de la poétique dialectale de Pasolini lors de la composition des Poesie a Casarsa. On a en effet vu qu’à un certain moment de son exposition Contini fait explicitement allusion à Pasolini et à son félibridge frioulan. Il situe son activité littéraire dans le cadre des coordonnées méta-poétiques propres à la poésie de Pascoli.

À partir de cette suggestion, je serai donc amené à interpréter l’étude que Pasolini a consacrée à Pascoli comme une réflexion à l’égard aussi de sa propre poésie. De ce fait, il apparaîtra clairement que la confrontation avec Pascoli a constitué pour Pasolini un moment indispensable à la formation d’une poétique personnelle et originale.
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NOTE

(1) En ce qui concerne la chronologie de cette période de la vie de Pasolini, cf. N. NALDINI, Pasolini, una vita, Torino, Einaudi, 1989, p. 49-137; id., « Al nuovo lettore di Pasolini », in P.P.PASOLINI, Un paese di temporali e di primule, Parma, Guanda, 1993, p. 7-108; id., « L’Academiuta friulana e le sue riviste », in P.P.PASOLINI, L’Academiuta friulana e le sue riviste, cit., p. 7-28.
(2) G. CONTINI, « Il linguaggio di Pascoli », in id., Varianti e altra linguistica, Torino, Einaudi, 1970, p. 219-245.
(3) Ibid., p. 245.
(4) F.BREVINI, Le parole perdute. Dialetti e poesia nel nostro secolo, Torino, Einaudi, 1990, p. 4.
(5) G. CONTINI, op. cit., p. 235-236.
(6) Ibid., p. 236. Un exemple parfait de reprise de l’ancien italien vulgaire sont les Poemi italici (1911) ; les poèmes latins de Pascoli ont par contre été rassemblés par A. Traina en 1984 (G. PASCOLI, Poemi cristiani, a cura di A. Traina, trad. di E. Mandruzzato, Milano, Rizzoli, 1984).
(7) Ibid., p. 237.
(8) Ibid., p. 237.
(9) Ibid., p. 237. Dans son anthologie, Pasolini cite d’ailleurs cette traduction et donne la traduction de trois poèmes de Pascoli en dialecte froulan (cf. P. P. PASOLINI, Antologia della lirica pascoliana, cit., p. 108-109).
(10) Cf. surtout (j’y reviendrai plus tard) A. RIMBAUD, « Lettre à Paul Demeny », in id., Poésies, une saison en enfer, Illuminations, Paris, Gallimard, 1984, p. 201-206.
(11) Ibid., p. 203-204.
(12) G. CONTINI, op. cit., p. 231.
(13) Ibid., p. 231.
(14) Ibid., p. 223.
(15) Ibid., p. 233.
(16) Ibid., p. 227. Contini avait déjà parlé au même propos d’« accordo con la tradizione, ma accordo eretico, accordo non canonico e non tradizionale […] » (ibid., p. 226). (1)
(17) Ibid., p. 238.
(18) Ibid, p. 229.
(19) Ibid., p. 230. Contini revient, quelques pages plus tard, sur cette relation dialectique entre déterminé et indéterminé : « La determinatezza di Pascoli si accampa sempre sopra un fondo di indeterminatezza che la giustifica dialetticamente. […] Ma dei primi piani non si giustificano se non in rapporto a un fondo, a un orizzonte, il quale esso è indeterminato, cioè a dire, per definizione, non se ne sentono e non se ne rappresentano attualmente i limiti: questi oggetti determinatissimi e computabili si situano sopra uno sfondo effuso. E che il fondo generale sia effuso e diffusivo, alta imprecisione qui condizionata da un’alta precisione, è questo un dato che ricollega Pascoli al maggior laboratorio simbolistico: diciamo, a Mallarmé e alla sua condanna del "sens trop précis", oppure al programma verlainiano "De la musique avant toute chose", "De la musique encore et toujours!" » (ibid., p. 240.) (2)
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Enrico Minardi, La conception de la langue poétique chez Pasolini
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