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Enrico Minardi - La conception de la langue poétique chez Pasolini

Deuxième chapitre
Pasolini entre Pascoli et Romantisme


2.3.3 Les commentaires sur Pascoli de Croce, Cecchi, Borgese et Serra

Benedetto CroceCette parenthèse consacrée à quelques aspects de l’ءuvre critique d’Anceschi m’a permis d’aborder des questions d’ordre philosophique utiles afin de bien saisir l’argumentation développée par Pasolini dans son mémoire de maîtrise sur Pascoli. Comme on l’a vu, il s’agit de questions qui concernent l’origine et la nature poétique du langage humain, et qui ont caractérisé le romantisme européen et aussi la phase pré-romantique.

Afin d’expliquer les fondements théoriques de la poésie de Pascoli, Pasolini fera très souvent référence à ce type de questions. Dans son étude, il reliera donc la poétique de Pascoli à certains auteurs et aspects du romantisme italien et européen.

Selon les intentions de Pasolini, son mémoire de maîtrise doit être

"[…] non tanto […] uno studio sul Pascoli, quanto […] una scelta, che fosse tutta mia e il più possibile giustificata criticamente della poesia pascoliana." (1)
Dans la lettre adressée à Calcaterra en mars 1944, Pasolini établit son programme de travail et fixe ses deux principaux critères d’interprétation de la poésie de Pascoli. Comme je l’ai déjà montré plus haut, il les définit suivant l’enseignement d’Anceschi. Il trouve en effet dans le traité esthétique de Pascoli, Il Fanciullino, les conditions de la "conciliazione dell’autonomia dell’arte […] con una sua moralità umana (2)" au sein de sa poésie.

Pasolini commence son analyse en affirmant qu’on ne peut pas appliquer à Pascoli la dialectique binaire poésie-non poésie de Croce. Il ne suffit donc pas de lire Pascoli par fragments, comme le prétendait Croce. Il faut plutôt inventer un nouveau concept pour appréhender le caractère fragmentaire de son inspiration. Pasolini affirme à ce propos que:

"[…] non si vuol dire che la poesia consista di frammenti ma piuttosto che nasce frammentariamente […] ; infatti, chi considera a fondo il modo della scrittura pascoliana si avvedrà di certo che la sua poesia non poteva essere un risultato se non indiretto della sua volontà." (3)
Un tel jugement s’oppose de manière directe à celui que Croce avait avancé en 1906 dans son essai sur "Giovanni Pascoli" (4). Face au caractère expérimental et à la variété stylistique de nombreux poèmes de Pascoli, Croce exprime un jugement moral. Celui-ci réduit implicitement la complexité de la recherche littéraire de Pascoli selon une unité de mesure qui n’a rien à faire avec avec le véritable but de ses tentatives poétiques.

Copertina di 'Poesie' di Pasolini, stampate da Primon, San Vito al Tagliamento, 1945Confronté à ces contradictions qui lui paraîssent insaisissables d’un point de vue unitaire, Croce en conclut alors que

"[…] bisogna esaminare un’ipotesi più semplice. La quale è, che ciò che si presenta come un problema sia già una soluzione […]. Il Pascoli è, per l’appunto, […], uno strano miscuglio di spontaneità e d’artifizio : un grande-piccolo poeta, o, se piace meglio, un piccolo grande poeta." (5)
Par son jugement, Pasolini ne veut évidemment pas refuser de voir le caractère bigarré et confus du style poétique de Pascoli. Par la suite il dénonce en effet, à travers son argumentation, la permanence chez Pascoli d’éléments appartenant à la prose et qui font obstacle au plein épanouissement de sa création poétique. Il attribue la responsabilité de ces contradictions à l’excessive inquiétude personnelle du poète, à son impossibilité de focaliser davantage son désir d’expression. Dominé par un désir de saturation expressive, Pascoli fuit en mille direction et ne peut par conséquent jamais atteindre le niveau de profondeur d’où naît, selon Pasolini, la vraie poésie.

De plus, il existe, selon lui, un lien direct entre les excès descriptifs ou narratifs des textes pascoliens et l’étrange psychologie de leur auteur. À savoir, les imperfections stylistiques pascoliennes, qui compromettent la réussite de ses poèmes, ne sont que le produit de son incapacité à se concentrer suffisamment sur ses sujets poétiques. Pasolini en conclut sur la " mancanza di una volontà poetica nel Pascoli" (6). Il écrit à ce propos que:

"Che dovrei dire allora delle liriche dei Poemetti, dei Canti, dei Poemi? In esse c’è sempre un racconto, mai una pura espressione di sentimenti dispiegati nel puro giro di un discorso lirico […] nella poesia, dal primo verso all’ultimo, è sempre ravvisabile quel movimento principio-fine che è proprio del racconto, del romanzo, infine della prosa. […] Per lui tutto era espressione. Bastava esprimere quella sua inquieta vita interiore. […] Così priva di vero lontano assoluto canto, questa del Pascoli non è mai pura lirica, mescolandovisi sempre un resto di prosa (la descrizione, il fatto, un oggetto qualsiasi, insomma interpretato ora cerebralmente ora sentimentalmente) la sua lirica ha sempre bisogno di essere precisata meglio." (7)
En raison de sa valeur presque paradigmatique, la mesure des classiques et la poésie d’Ungaretti s’opposent, selon les indications que Pasolini avait données dans Il Setaccio, au déséquilibre essentiel de la poésie de Pascoli. Ici, c’est surtout la concentration expressive de l’énoncé poétique qui permet au sujet de l’énonciation de ne pas occuper une place envahissante:
"Io ripenso ancora a quella poesia, così serena, in cui il poeta parla in prima persona:
Kai egò mona kateudo
Sempre caro mi fu quest’ermo colle
Un dì, s’io non andrò sempre fuggendo
e, dopo il Pascoli
Abbandonata la mazza fedele
scivolerò nell’acqua buia
senza rimpianto.
Qui possiamo dire di trovarci di fronte a quella forma della espressione umana che sogliamo chiamare lirica, cioè di fronte al puro canto, a quella grazia cosciente che riassume in una decina di versi una prosa interminabile." (8)
Ces jugements de Pasolini ne font en réalité que répéter ce que Croce et d’autres commentateurs de la poésie de Pascoli avaient déjà soutenu au même propos.

Chez Croce, il est très facile de trouver l’expression d’un point de vue analogue. Après avoir montré que nombreux poèmes de Pascoli contiennent de très graves déséquilibres d’expression et que cela rend leur évaluation esthétique difficile, il en arrive à la conclusion suivante:

"Potrei […] addurre altri esempi, facilissimi a moltiplicarsi ; e da tutti uscirebbe la stessa conclusione : la perplessità, in cui gettano l’animo le poesie del Pascoli, che sembrano perpetuamente oscillare tra il capolavoro e il pasticcio, senza che le parti belle vincano e facciano dimenticare le brutte, ma anche senza che le brutte facciano dimenticare le belle […]." (9)
Ailleurs, en se servant de plusieurs exemples poétiques, Croce montre qu’en réalité toute la poésie de Pascoli (de Myricae aux Poemi conviviali) est soumise à ce défaut structurel, à ce manque d’unité. C’est pourquoi il estime que les vers de Pascoli sont plutôt l’expression d’une "semi-poesia":
"In lui, anche dopo le prime Myricae, sono sorti motivi poetici felicissimi, anzi più ricchi e forse più profondi dei suoi primi ; ma codesti motivi non vengono padroneggiati e ridotti a unità artistica, e non acquistano quell’intonazione armonica che è la manifestazione dell’unità. […] Spirito poetico quale egli è, non riesce mai a diventare del tutto un retore ; ma non riesce neppure alla poesia compiuta, e s’indugia in una semi-poesia." (10)
Casarsa bombardata nel corso della seconda guerra mondiale, 1943D’autres auteurs, tels que Borgese et Cecchi offrent une approche différente concernant la contradiction constatée par Croce. Plutôt que de qualifier l’ءuvre poétique de Pascoli de " semi-poesia " et par conséquent d’en diminuer sa valeur, ils choisissent de l’évaluer sur le plan d’une poétique du fragment. À partir de ce critère, ils ne peuvent qu’aboutir à la conclusion que Myricae est le seul recueil dans lequel Pascoli exprime entièrement son habilité poétique. Ce n’est en effet que dans Myricae que Pascoli adhère totalement et sans aucune réserve à une poétique du fragment. De cet avis en découle que le " véritable " Pascoli n’est pas le poète qui utilise des mesures métriques longues et complexes, telles qu’on les trouve dans le poemetto, la terzina dantesca etc., ou encore dans les recueils postérieurs à Myricae. Pascoli est, par contre, un poète qui ne peut s’exprimer que par fragments. Il faudrait par conséquent refuser toute sa production après Myricae parce qu’il aurait d’une certaine manière trahi sa nature plus authentique de poète fragmentaire.

En 1910, Borgese soutient cet avis, et précise que Pascoli ne pouvait que " Rappresentare le cose così come sono, cioè come appaiono : vale a dire sostituire le enumerazioni […] alle costruzioni ", et que cela lui réussit particulièrement bien dans Myricae (11). Borgese en conclut que "Il frammento era dunque la sua forma", et que "l’ansiosa ricerca del termine tecnico, locale, speciale" était la forme linguistique naturellement complémentaire de sa reproduction fidèle des choses et des sensations (12).

Cecchi propose une interprétation de l’ءuvre de Pascoli à partir d’une approche psychologique plus profonde, ce qui rappelle sans doute la démarche de Pasolini. Mais par cette approche il aboutit aux mêmes conclusions que Borgese : la prédominance, chez Pascoli, d’une " poétique du fragment " et l’inévitable prédilection pour Myricae. Dans l’interprétation de Cecchi, on peut pourtant voir un précédent important de l’analyse que Serra accomplira quelques années plus tard, laquelle difficile aura une très forte influence sur celle de Pasolini.

Cecchi commence son analyse par le constat suivant:

"[…] poiché [il suo sguardo] era incapace a fissarsi rigidamente sul mistero interiore del poeta, errava, cercando come attraverso un velo di malinconia, gli aspetti delle cose sotto i quali fosse lecito immaginare un dolore fraterno, una pena consentanea […]. Un pruno, un albero contorto assumevano così un valore incalcolabile […] di esempi di fraternità inesauribile […]." (13)
C’est dans "questa attitudine" que, selon Cecchi, "va colto fondamentalmente il Pascoli" (14) et "da cui sono generate le prime liriche del Pascoli e le Myricae, che sono le più schiette sue poesie, se non forse anche le più grandi […]." (15)

D’un point de vue linguistique, Cecchi réprimande par contre sa "velleità di rendere il particolare del particolare ", exigence qui " lo condurrà all’abuso vuoto di significato" (16). En d’autres termes la recherche des mots techniques que Pascoli accomplit dans sa poésie débouche, selon Cecchi, sur la non-poésie.

En 1906, Croce avait déjà durement jugé cette attitude critique. D’après lui, derrière la prédilection pour les fragments se cachait l’incapacité de saisir la composition poétique d’un point de vue unitaire. Tout en étant persuadé que "nelle prime Myricae soltanto il Pascoli abbia la calma dell’artista" (17), il avait cependant refusé d’attribuer aux poèmes de Myricae le statut  de  véritable  poésie  ("Ma  si  osservi:  Che  cosa  sono  quelle  poesie ? Sono  pensieri  sparsi,  schizzi,  bozzettini […]"). (18) Il avait ensuite soutenu l’impossibilité logique d’une telle approche critique parce que les fragments "nel contesto artificioso hanno perso la loro naturale virtù." (19) En d’autres termes, la "riduzione a frammenti" (20) de la poésie de Pascoli est, d’après Croce, inconcevable parce qu’on ne peut pas disjoindre les fragments des organismes qu’ils contribuent à constituer. Il est par conséquent nécessaire d’aboutir à un autre critère d’évaluation, lequel rend compte de l’hétérogénéité de la poésie de Pascoli. Cette exigence le poussera à créer la définition de "semi-poesia". On peut donc conclure cette parenthèse, en affirmant que l’un des changements les plus importants survenus entre l’écrit de Croce et ceux de Borgese et Cecchi (et, plus tard, de Pasolini) est la légitimation critique de la lecture fragmentaire de Pascoli.

En revenant à l’analyse de Pasolini, il me semble évident que, face à cette série de contradictions répérables chez Pascoli, son attitude est tout à fait différente et beaucoup plus nuancée. Comme je le mentionnais plus haut, Pasolini ne peut que les enregistrer lui aussi. Mais, sous l’influence surtout de l’enseignement de Contini, il les explique en prenant comme point d’observation la nature linguistique des poèmes de Pascoli. Il me semble donc qu’il faut corriger le jugement de Cesare Segre. Celui-ci estime en effet que Contini n’est pas un point de référence réellement important pour Pasolini à cette époque, par rapport aux critiques hermétiques:

"Il primo Pasolini si presenta come un letterato decisamente postermetico. […] Cita più spesso, tra i critici, Bo e De Robertis, Solmi e Anceschi; qualche volta, ma non ancora in posizione dominante, Contini." (21)
La suprématie de l’intérêt porté aux éléments linguistiques, lors de l’analyse d’un texte poétique, est d’ailleurs directement confirmée par le même Pasolini dans un article qu’il écrit en 1946. À cette occasion, il reprend les mots du poète catalan Carles Cardò, et affirme que:
"la poésie n’est que création de langue." (22)
Ainsi que Pasolini l’atteste dans " Filologia e morale ", l’approche d’un point de vue linguistique des ءuvres poétiques est sans doute de manière générale explicable, chez Pasolini, par l’influence précoce de l’enseignement de Contini. Mais, en ce qui concerne son interprétation de la poésie de Pascoli, il est par contre contre nécessaire de supposer l’influence spécifique de l’essai de Renato Serra sur " Giovanni Pascoli ", publié en 1910 (23). Ce n’est en effet qu’à partir de cette essai que la nécessité d’une approche linguistique de la poésie de Pascoli est fondée sur le plan de la théorie.

Tout d’abord, Serra limite l’approche psychologique de l’ءuvre de Pascoli à la définition de l’attitude spécifique de Pascoli vis-à-vis de la parole poétique. Il commence donc par enquêter sur le rapport que Pascoli entretient avec les lettres classiques que Pascoli a enseigné et auxquelles il a consacré toute sa carrière professionnelle. Or, malgré cela, on ne peut pas affirmer que Pascoli est "uno spirito classico e un umanista" (24), parce que "quel mondo fatto di parole e di sentenze e di versi, da citare e da assaporare, non esiste per lui." (25) Serra radicalise ensuite les thèses de Cecchi, thèses que j’ai évoquées plus haut, en effaçant de chez Pascoli toute conscience de la dimension méta-linguistique de l’acte de création littéraire. En d’autres termes, selon Serra, chez Pascoli il n’y a pas de traces de la séparation entre signifiant et signification au sein de la parole. Pour Pascoli, la parole n’est qu’un simple moyen d’atteindre et de révéler le sens poétique naturel des choses:

"Innanzi a un libro, tutto l’interesse della sua anima è posto fuori delle parole e della letteratura ; è fisso negli oggetti, che la fantasia calda come di fanciullo gli offre pieni e sensibili […]. Questo dunque è il mondo poetico del Pascoli ; il quale si trova, se così si può dire, al di fuori della letteratura, e consiste tutto di cose, o esterne o interne, che di per sè sono naturalmente poetiche ; chi a questo mondo aggiunga alcuna o cosa o sensazione o nome, che riesca nuova, egli è poeta." (26)
Pour Pascoli, l’impression poétique n’est donc pas produite par l’ambiguité sémantique constitutive de la parole. Au contraire, elle résulte de l’habilité du poète à trouver le mot qui correspond exactement à sa pensée. Serra souligne à ce propos que:
"[…] per il Pascoli ogni oggetto pare che abbia un senso poetico fisso, come un’idea platonica, che può essere rivelato solo in un modo e da una certa parola." (27)
Cette conception de la parole poétique chez Pascoli engendre une série de conséquences au niveau concret de l’écriture. Et, de ce fait, elle se révèle être le point de vue le plus cohérent pour comprendre et expliquer les nombreuses contradictions de la poésie de Pascoli soulignées par tous les critiques.

Si on considère, par exemple, la valeur fragmentaire des vers de Pascoli, il est facile d’en trouver la raison dans une poétique ainsi caractérisée. Il ne s’agit donc pas de " semi-poesia " ou de l’aspect naturellement fragmentaire de cette poésie. Il s’agit plutôt d’une " mancanza di forma " propre à la poésie de Pascoli.

Si, en effet, la seule tâche du poète est de trouver le mot qui correspond le mieux à la réalité représentée dans son imagination, ceci implique qu’il n’y pas pour lui de règles à suivre sauf cette correspondance imaginaire entre le mot et la chose. Mais comme c’est lui-même qui établit cette correspondance imaginaire, elle résulte par conséquent de façon tout à fait arbitraire et incompréhensible aux yeux du lecteur. Celui-ci peut croire donc que Pascoli, lors de la composition de ses poèmes, n’a appliqué aucun critère de sélection verbale.

Ce rapport entre le mot et la chose chez Pascoli découle évidemment d’un égocentrisme absolu, que Serra décrit de la manière suivante

"[…] bisogna mettersi bene in mente questo : che il poeta fa i suoi versi solo per sè, in un mondo dove il valore di tutte le cose è cambiato. E tutti i suoi versi sono buoni per lui ; quali che siano, egli sente in essi la voce della sua anima pura, ingenua, intera e se ne compiace infinitamente ; non perchè gli riescano belli, ma perchè sono suoi." (28)
Fattoria a San Giovanni di CasarsaEn poursuivant son argumentation, Serra souligne que la parole ne peut assumer pour Pascoli qu’une valeur ontologique, de révélation. Par la parole, Pascoli n’atteint pas seulement la nébuleuse ambiguë et vague du noyau sémantique, mais, bien au delà de celle-ci, la réalité concrète de l’existence. C’est pourquoi pour Pascoli ses vers n’ont pas une "valore di cosa d’arte, ma di cosa viva", et les mots "non sono più moneta usuale corrente, ma suonano tutte vergini e nuove". (29)

L’expérimentation formelle centrifuge et désordonnée de Pascoli est le produit direct de cette idéologie verbale. À ce propos, j’avais plus haut parlé de " mancanza di forma ". Serra précise cette formulation, et explique que si le but du poète est celui d’atteindre cette correspondance magique entre le mot et la chose, n’importe quelle stratégie formelle peut lui être utile. Ceci équivaut à dire que la poésie de Pascoli se situe hors de tout rapport avec la tradition et les contraintes qu’elle lui impose. Elle occupe, par contre, un espace où toute expérimentation formelle est possible pour que cette correspondance soit réalisée. Pour Pascoli, ce n’est donc pas important d’être novateur par rapport à la tradition : il peut le devenir, mais ce sera presque un hasard. L’expérimentation littéraire a pour lui une fonction tout à fait spécifique et personnelle.

En effet, Serra repère la raison de l’utilisation que Pascoli fait des termes dialectaux dans une exigence tout à fait extra-littéraire:

"[…] il  Pascoli  si  è  servito  del dialetto in quanto vi si sentiva dentro più schietto, più solo, più puro d’ogni impronta letteraria; in  quanto  quelle voci  gli sonavano sul labbro più immediate, come eco dell’anima nuda." (30)
Serra croit cependant que le besoin de réaliser la correspondance entre le mot et la chose produit chez Pascoli un autre besoin, situé à un niveau moins abstrait que celui-là. Il s’agit du besoin de "realizzare: di render sensibile dentro la parola tutte le sue impressioni, nella loro pienezza." (31) Serra décrit alors la manière dont Pascoli a rendu le chant des oiseaux, en apportant comme exemple les nombreuses onomatopéees dont sont ponctués Myricae et les Canti di Castelvecchio. Malgré leur aspect pas habituel, ces inventions poétiques dépendent directement de ce besoin de " realizzare ", du moment que
"in codeste bizzarrie ci si rappresenta l’ultima prova della virtù espressiva del poeta, in quel punto in cui egli ha insistito tanto che la forma tra le mani gli è scoppiata." (32)
Les vers de Pascoli se transforment de ce fait en vecteurs de réalité, parce que leur auteur veut qu’on en tire l’impression de se trouver face à des choses réelles. Il veut qu’ils communiquent "al nostro spirito un senso indefinibile di realtà." (33)

L’essai de Serra aura une grande influence sur l’approche méta-linguistique de Pasolini (34). 

Cependant, Pasolini ne se contentera pas, comme Serra l’avait par contre fait, de rester sur un plan critique plus proche de l’abstraction philosophique que de l’histoire littéraire. À partir de l’assise théorique constituée par l’essai de Serra, Pasolini enquêtera en effet les raisons historiques du rapport entre la langue et la réalité chez Pascoli. L’influence de Serra jouera donc préalablement un rôle sur la recherche de Pasolini, celui de facteur décisif qui poussera le jeune poète vers l’investigation de l’univers linguistique de Pascoli.

Dans le cadre de la critique de cette époque sur Pascoli, l’étude de Serra constitue pourtant une contribution fondamentale et fortement novatrice. Luigi Baldacci ainsi commente la fonction de cet essai:

"L’indicazione di un Pascoli "illetterato", antiumanista, ignaro e vergine di ogni prospettiva storica, che fa tabula rasa di tutta la tradizione culturale, che nella sua solitudine di paranoico crede alle cose che fanno la poesia, prima che alla poesia con tanto di titolo, di autore e di data, e ci crede come a certe idee scorporate, platoniche, per le quali si attende solo la pronuncia della parola (e possibilmente la parola nuova, intatta, il segno inventato) a farle diventare poesia vera e propria, questa indicazione resterà fondamentale non solo nella critica di Pascoli, ma altresì come proposta di metodo. L’intercapedine intuita dal Serra, nell’opera di Pascoli, tra una poesia che esiste come etimo psicologico, prima della parola, e la parola che è l’unico atto storico consentito per portare quell’idea da cielo in terra, apre vaste prospettive sui futuri sviluppi della stilistica novecentesca ed è la prova di una fondamentale estraneità del Serra (a differenza del Cecchi o del Gargiulo) al sistema crociano." (35)
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NOTE

(1) Lettre à C. Calcaterra, mars 1944, in P.P.PASOLINI, Antologia della lirica pascoliana, cit., p. 220.
(2)Ibid., p. 219.
(3)Ibid., p. 44.
(4) B. CROCE, « Giovanni Pascoli », in idem, Letteratura della nuova Italia, serie IV, Bari, Laterza, 1915, p. 71-127.
(5) Ibid. p. 117-118. 
(6) P.P.PASOLINI, op. cit., p. 46.
(7)Ibid., p. 45-46.
(8)Ibid., p. 45.
(9)  B. CROCE, op. cit., p. 84.
(10)Ibid., p. 118. 
(11) G. A. BORGESE, « Idee e forme di Giovanni Pascoli », in idem, La vita e il libro, terza serie, Milano-Roma, Fratelli Bocca, 19132 (1er éd. 1910), p. 448-508 (cit. à p. 464).
(12)Ibid., p. 465. 
(13) E. CECCHI, « La poesia di Giovanni Pascoli (1911) », in idem, La poesia di Giovanni Pascoli con altri scritti pascoliani, Garzanti, Milano, 1968, p. 18. 
(14)Ibid., p. 19. 
(15)Ibid., p. 21. 
(16)Ibid., p. 32. 
(17) B. CROCE, op. cit., p. 94. 
(18)Ibid., p. 94. 
(19)Ibid., p. 94. 
(20)Ibid., p. 94. 
(21) C. SEGRE, « Vitalità, passione, ideologia », in P.P.PASOLINI, Saggi sulla letteratura e sull’arte, vol. I, cit., p. XIV.
(22) P.P.PASOLINI, « Il Friuli autonomo », in Quaderno romanzo, n°3, giugno 1946, p. 5 (maintenant in P.P.PASOLINI, L’Academiuta friulana e le sue riviste, cit.; et aussi in id., Un paese di temporali e di primule, cit., p. 256-262.; et in id., Saggi sulla politica e sulla società, vol. I, cit., p. 41-49).
(23) R. SERRA, « Giovanni Pascoli », in idem, Scritti critici, Roma-Firenze, La Voce, società anonima editrice, 1919, p. 7-56 (1er éd. Firenze, Quaderni della Voce, n°6, 30 dicembre 1910). 
(24)Ibid., p. 8. 
(25)Ibid., p. 9. 
(26)Ibid., p. 9-13. 
(27)Ibid., p. 12. 
(28)Ibid., p. 21-22. 
(29)Ibid., p. 26.
(30)Ibid., p. 31. 
(31)Ibid., p. 42. 
(32)Ibid., p. 43. 
(33)Ibid., p. 45. 
(34) Cf. ce que remarquent E. RAIMONDI et M. A. BAZZOCCHI dans leur essai d’introduction au mémoire de maîtrise de Pasolini: « Pasolini comincia proprio con lo scrutinio di alcuni endecasillabi dell’Etèra descrivendo attentamente lo stupore di chi si trova innanzi una poesia di semplici cose, di gesti scorporati e spettrali, "come se l’azione, la vera azione consistesse in ben altro, si trovasse al di là della stessa poesia, dove ne compaiono unicamente i nomi". Ci vuole poco per cogliervi subito una consonanza con il precedente di Renato Serra […], che parlava, nel suo saggio del 1909, di uno sguardo pascoliano "posto al di fuori delle parole e della lettura", "fisso negli oggetti, che la fantasia calda come di fanciullo gli offre pieni e sensibili" » (« Una tesi di laurea e una città », cit., p. XVIII). 
(35) L. BALDACCI, I critici italiani del Novecento, Milano, Garzanti, 1969, p. 30. Pour une approche de la poésie de Pascoli proche de celui de Serra, cf. G. AGAMBEN, « Pascoli e il pensiero della voce », in G. PASCOLI, Il fanciullino, Milano, Feltrinelli, 1992, p. 5-21 (maintenant aussi in G. AGAMBEN, Categorie italiane, Venezia, Marsilio, 1996, p. 67-78).
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Enrico Minardi, La conception de la langue poétique chez Pasolini
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