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I contributi dei visitatori Enrico Minardi - La conception de la langue poétique chez Pasolini Deuxième chapitre Pasolini entre Pascoli et Romantisme
D’après Pasolini, la langue composite et hétérogène de la poésie de Pascoli est déterminée par la co-existence d’éléments verbaux d’origine opposée et incompatibles entre eux. Sur le plan de l’histoire littéraire, cette opposition implique: "una continua antinomia tra il gusto romantico per la lingua parlata, cioè romanza, e la nostalgia per il discorso, la sintassi, la distanza, l’altezza della lingua classica." (1) En
d’autres termes, cette hétérogénéité
linguistique ne dépend pas seulement des carences propres à
la personnalité de Pascoli.
Elle n’est donc pas localisable sur un plan uniquement psychologique. Il est nécessaire de chercher son origine dans un champ qui va au delà de l’individu, c’est-à-dire dans l’histoire littéraire. On verra alors que l’aspect hétéroclite de la langue poétique de Pascoli est plutôt l’un des symptômes de la crise provoquée par la "confluenza del romanticismo con la secolare tradizione" (2). Cette crise se manifeste surtout dans l’"acutizzarsi del problema della lingua" (3). Selon Pasolini, tous les poètes romantiques italiens et tous les poètes de l’après-romantisme, lui-même compris ainsi que les autres écrivains de sa génération, sont confrontés à ce même problème. Pasolini repère la cause de ce phénomène dans le décalage persistant, en Italie, entre l’innovation de la culture et de la société, et la fixité de la langue littéraire, qui reste caractérisée d’une manière encore largement traditionnelle. En d’autres termes, il situe la crise de la langue littéraire comme appartenant à un domaine dépourvu de révolution linguistico-littéraire, contrairement à d’autres domaines sociaux. Cette absence justifierait, selon Pasolini, l’option linguistique populaire - romanza - de certains écrivains appartenants à la phase du post-romantisme italien (comme Tommaseo et, sur le plan de l’exposition théorique, Cattaneo, entre autres) et de certains de leurs successeurs. Face à la nature réfractaire au changement de la langue traditionnelle italienne et à son degré de cristallisation, ces écrivains ont donc été obligés d’utiliser la langue orale afin de donner une force expressive à leurs écrits: "Il romanticismo appena entrato in Italia, trova gli italiani chini su traslucidi classicismi, su polverosi problemi di lingua (Cesari, Puoti). […] Un soffio di ideologie nuove ventila sugli italiani ; si rinnova il senso della vita, a gradi, insensibilmente. Tutto, concezioni filosofiche, religiose, civili, morali, subiscono necessari mutamenti. La più dura è la lingua poetica. La sua storia è l’unica che resti intatta ; necessaria, perfetta in ogni suo momento ; è l’abito ad una eternità senza passioni e senza partiti, laddove politica, morale, ne sono proprio il contrario. Ciò che si vuole esprimere (sentimenti e idee su qualsiasi argomento) tende a mutarsi, mentre il mezzo letterario per esprimersi (la lingua) tende a mantenersi immutato. […] in una tale lingua marmorea, insomma, venivano a trovarsi ingabbiate le passioni, le ispirazioni, le ineffabilità romantiche. Nulla di più diverso." (4)Ces écrivains n’ont pu, en effet, qu’avoir recours à une autre langue, c’est-à-dire à l’italien non littéraire, ce dialecte, ce volgare, parce qu’il s’agissait de langues encore riches de ces propriétés de vivacité et d’expressivité nécessaires à la création poétique. Pour le jeune Pasolini, le véritable italien poétique moderne coïncide donc avec le dialecte, et il doit avoir de ce fait ces caractères de spontanéité et d’immédiateté propres à la langue orale et familiale: "Occorre mutare quel mezzo di epressione, rinnovarlo? E come ? Dandogli un’intonazione, un ritmo più tipicamente romanzo. Questo era facile in Francia, in Spagna, patrie del romanzo. In Italia bisognava dunque necessariamente ricorrere al volgare, alla lingua parlata ; lasciare le formule letterarie ; reinventare i metri, trovare il proprio italiano in se stessi, ripossederlo come dialetto materno e nativo." (5)Le problème de la langue s’impose donc, pour Pasolini, parce qu’il représente, avant tout, la nécessité de combler un vide dû à l’impossibilité de continuer à se servir d’un instrument d’expression devenu inactuel, le lexique de la tradition. Il faut alors donner à l’adjectif romanzo, tel qu’il est employé par Pasolini, un sens à la fois métaphorique et historique. D’un côté, le poète reprend le sens étymologique du mot, en faisant référence aux origines historiques des langues romanes et aux premiers textes littéraires écrits dans les langues néo-latines. De l’autre, il se sert en revanche de l’image que cet adjectif suggère indirectement. Il fait ainsi allusion à un genre d’expression qui n’est pas seulement plus proche des origines historiques de la langue, mais qui est également voir essentiellement plus proche de ses racines " émotionnelles" , et qui est de ce fait le garant d’une parole poétique plus authentique. Mais Pasolini fait ici surtout référence à la " questione della lingua ", telle qu’elle s’était imposée en Italie lors du romantisme. Son problème n’est pourtant pas celui de comment construire une langue nationale ou inter-régionale. Il s’agit plutôt, pour Pasolini, de l’exigence de construire une langue poétique tout court, dont la langue nationale ne doit pas par conséquent nécessairement découler. Chez les romantiques, au contraire, l’invention littéraire de la langue allait toujours de même que le problème de sa compréhension élargie à une dimension qui devait être le plus possible nationale. Chez eux, donc, la langue de la poésie devait tout d’abord satisfaire la fonction sociale d’être comprise par le peuple. Elle devait alors quitter les sphères séparées que traditionnellement elle habitait, pour adhérer à la réalité: "Sono i romantici che pongono dapprima chiaramente il problema della popolarità come funzione "sociale" della lingua, nella loro forte tensione verso la storicità attuale del dato linguistico e con la loro precisa visione della lingua come strumento di comunicazione di una larga comunità civile […]. Ciò implicava […] la comprensiva attenzione alla varietà dei bisogni espressivi, scritti e parlati, di una società articolata e vivente e all’urgenza delle necessità linguistiche indotte dai dati affioranti dalla multiforme vita reale." (6)La perspective historique qui a donné naissance à la réflexion romantique sur la langue est, de toute évidence, celle du risorgimento italien.
Vitale ainsi résume les idéaux communs à Cattaneo et à Tenca: "Essi sono entrambi persuasi, con vivissimo senso storico, che la questione della lingua sia divenuta "quistione di civiltà e di sapere nazionale" ; sono assertori (in sintonia, se non in coincidenza, con le tesi montiano-perticariane) della nozione dell’italiano come lingua comune nei suoi dati costitutivi e storici e del principio che la realtà linguistica esistente è il risultato della superiore integrazione nella cultura della nazione delle esperienze particolari, municipali, idiomatiche ; sono intenti a un ideale di lingua soprattutto come "libera e lucida interprete delle arti utili e della viva scienza" ; sono informati all’idea della popolarità linguistica come intensa partecipazione di tutti i gradi sociali alla lingua unitaria […]." (12)À l’inverse des romantiques, dans son étude sur Pascoli, Pasolini oriente plutôt son attention vers la définition théorique des spécificités poétiques de la langue. Comme on l’a vu, Pasolini suit ici une démarche littéraire qui est plus proche de celle des poètes symbolistes. Dans le cadre de cette problématique, Pasolini aboutit cependant à cette même conception populaire de la langue que les romantiques avaient eue. Lui aussi est donc convaincu que, en Italie, la langue ne peut être poétique qu’à condition qu’elle baigne au sein de la langue orale des classes populaires. Son intérêt vis-à-vis de Pascoli est justement motivé par la manière dont Pascoli a répondu à cette exigence dans sa poésie. En ce qui concerne le rapprochement entre Pascoli et le romantisme, Pasolini est probablement influencé par un passage de l’essai de Borgese sur Pascoli, essai dans lequel le critique fait allusion à la sensibilité exacerbée affichée par le poète dans Myricae. Borgese reste cependant limité au plan tout à fait superficiel, sans toucher aux problèmes et aux contradictions impliquées dans le devenir des écrivains romantiques et de Pascoli. Ce que Pasolini fait par contre dans son mémoire de maîtrise. On peut lire dans " Idee e forme di Giovanni Pascoli " de Borgese à propos des Myricae: "Il programma […] è quello : afferrare con chiarezza gioiosa la realtà obiettiva della natura. Ma afferrarla […] vuol dire rompere gli schemi pratici, consueti, aridi della visione comune. Affermare e liberare la nostra sensualità, moltiplicare indefinitamente le nostre impressioni e le nostre espressioni. Allora questa sensualità esasperata comincia ad ascoltare e a studiare se stessa, ed il poeta, essendo i suoi sensi misura del mondo […] diviene centro della verità e del mondo. Respinge i vincoli sociali […], si esonera dai compiti pratici, retrocede agli stadi primitivi della sensibilità. […] Da questo stato d’animo nacque la prima essenziale esperienza romantica della letteratura italiana […]. Un profondo, rivoluzionario romanticismo : analisi disgregratrice, liberatrice, sconvolgitrice di sentimenti e di forme, di ritmi e di parole […]." (13)Dans l’analyse de Borgese, Pascoli devient, donc, le premier vrai romantique italien. Les questions que le romantisme avaient soulevées et auxquelles il avait tenté de répondre, obtiennent avec lui une solution claire et définitive. Par conséquent, on peut alors bien affirmer que le romantisme est accompli par l’œuvre de Pascoli (14). Bien que Pasolini partage cette opinion, il préfère plutôt considérer Pascoli comme le produit d’une lignée d’écrivains qui ont apporté une solution romanza à la " questione della lingua ". En ce sens, la poésie de Pascoli constitue, pour Pasolini, l’aboutissement du romantisme. Pour Pasolini, l’un des écrivains qui a cherché à apporter une solution populaire à la crise linguistique initiée en Italie par le Romantisme a été, comme on l’a vu, Niccolò Tommaseo. Mais Tommaseo n’a pas voulu abandonner la langue poétique traditionnelle, dans sa cristallisation morphologique toscane. Il a été plutôt obligé – selon le portrait qu’en fait Pasolini - de la travailler et de la " creuser" , pour y découvrir des régions " vierges" , c’est-à-dire encore riches de l’expressivité romanza ou volgare des origines. Tout en étant favorable à une solution qui se rapproche le plus possible du toscan oral, Tommaseo n’oublie pas pour autant l’exemple de la tradition littéraire. Son effort linguistique consiste dans la tentative de fondre la vivacité populaire dans l’exemplarité littéraire (15). Pour Pasolini le langage poétique de Tommaseo est, de ce fait, une espèce de " miracolo ", car "per modelli aveva sempre, e malgrado tutto, i classici latini." (16) Pasolini
dresse ici le portrait d’un auteur marqué, surtout à cause
de ses origines géographiques, par une sorte d’extériorité
à la langue littéraire dominante, et pourvu, par conséquent,
d’une sensibilité linguistique exacerbée. Cette sensibilité
est le facteur qui, selon le jeune Pasolini, aurait empêché
à Tommaseo de se contenter des solutions linguistiques conventionnelles
et l’aurait par contre poussé à trouver sa propre langue
dans des "zones"
de la tradition pas tout à fait décelées ni frequentées.
Tommaseo ne s’est donc pas essayé à sortir de l’espace délimité par la tradition littéraire, pour s’aventurer dans des territoires inconnus et liés à l’expression dialectale. Au lieu de s’en éloigner, il choisit plutôt de remonter à ses origines pour trouver les "bourgeons" qui n’ont pas poussé dans la suite de son développement, les "filons" qui n’ont pas été encore assez exploités. Il trouve ses " sources" linguistiques, poursuit Pasolini, dans l’ancienne poésie grecque, comme au sein de la littérature italienne du quinzième siècle et de la littérature latine épanouie après l’époque Classique. Ce mouvement d’exploration de la tradition est le même, conclut l’auteur, chez Tommaseo et chez Pascoli. Leur véritable ressemblance consiste, donc, dans la création analogue d’une poésie conçue selon un esprit qui n’est plus tout à fait classique, mais qui n’est pas pour autant encore anti-classique. Comme le dira plus tard Contini, tous deux acceptent en effet de redonner vie à quelque chose qui n’existe plus: "Non so in quali luoghi del Tommaseo mi par di scorgere vaghe analogie con certo Pascoli ; […] forse l’analogia tra i due poeti sta nella " lingua" […]. Il popolare, l’ingenuo, il candido dell’estetica divengono in Tommaseo una ricerca del popolare, dell’ingenuo, del candido, del " romanzo" , nella lingua popolare e quindi toscana. Per questo però non dimentica la tradizione, ma la studia in modo e in aspetti particolari, sia che si tratti dell’antichissima lirica greca, o di certi quattrocentisti italiani, o di certo latino argenteo. […] Ma i capolavori di questo genere, e spesso poesie stupende, sono le traduzioni dei Canti del popolo greco. In questa lingua " moderna" e precisa, non più di gusto né di sintassi classica (Monti), né ancora veramente anti-classica è la somiglianza tra i due poeti." (17)Pasolini reviendra encore sur les traductions du grec moderne de Tommaseo (18), qui étaient à cette époque pour lui un véritable "livre de chevet" (19). Il y reviendra lors de la composition de la première section de l’essai sur "La poesia popolare italiana" (20), là où, en passant en revue les spécialistes de la poésie populaire italienne, il en vient à Tommaseo. Il exprimera alors un jugement très positif sur la langue de ces traductions du grec. Il en parlera comme d’une langue composite où les éléments les plus élevés se fondent d’une manière très originale avec les éléments populaires. Il dira que cette langue possède un "sapore così deliziosamente "misto" di rozzezza squisita, di prezioso infatilismo, di dialetto cruscaiolo, di purismo volgare, di religiosità allegra, e di pagano moralismo, che rendono questa raccolta del Tommaseo un’opera senza equivalenti." (21)Il est nécessaire de s’arrêter sur cette œuvre de Tommaseo, à laquelle Pasolini attribue une valeur si exemplaire. L’activité de recherche et de traduction de poésie populaire accomplie par Tommaseo s’inscrit dans une pratique propre à plusieurs écrivains romantiques tout au long du XIXème siècle (22). La possibilité d’associer de nouveau langue poétique à la spontanéité expressive de la langue populaire dépend, chez Tommaseo, d’une conception de la "popolarità […] come ingenuità nativa" (23). Et l’originalité et la réussite formelle de ses traductions sont par contre déterminées par le fait que, lors de son œuvre, contrairement aux écrivains romantiques Tommaseo refuse d’ " "imitare" i canti popolari ", et choisit de "far poesia in proprio […] sulla poesia popolare" (24). Dans Scintille, Tommaseo fait d’ailleurs la déclaration suivante, qui n’est pas sans rappeler un certain ton d’expression à la Pascoli: "Le più colte letterature d’Europa, sazie della poesia imitatrice ed erudita, già cominciano nelle schiette parole cantate dall’umile popolo a tergere e rinfrescare i pensieri. E non errerebbe, al parer mio, che dicesse che dalla poesia popolare può l’arte apprendere rapidità, grazia, franchezza, evidenza : e che al fiume derivato per tanti canali di pietra e di piombo non è per nuocere un po’ di margine erboso e la modesta armonia che fan l’acque rotte tra’ sassi." (25)Cette comparaison entre Tommaseo et Pascoli permet de mieux comprendre le romantisme de ce dernier, et donc la raison du rapprochement proposé par Pasolini. Comme on l’a vu, il est facile de reconnaître que, dans sa démarche créative, Pascoli radicalise la position de Tommaseo. Il accentue en effet la descente vers les strates populaires de la langue, en rendant par conséquent de plus en plus difficile et problématique la coexistence au sein de sa poésie entre les strates populaires et la langue poétique issue de la tradition littéraire majeure. On verra dans le prochain chapitre que, dans les articles publiés dans " Stroligut " entre 1944 et 1946, Pasolini théoriséra la fin de toute coexistence de ce type, et optera, sur la base de raisons historiques et méta-linguistiques, pour une poésie entièrement composée en dialecte frioulan (26). Je devrai par ailleurs revenir plus tard sur la réflexion linguistique de Tommaseo. Revenons à l’anthologie de la poésie de Pascoli : Pasolini procède dans l’interprétation linguistique d’autres d’auteurs du romantisme italien. Il examine certains écrivains du "deuxième romantisme", tels que Prati, Aleardi et Graf. Ils sont, à son opinion, représentatifs d’un " romanticismo incerto, mal conosciuto, deteriore, cioè di seconda mano " (27), parce que c’est, tout d’abord, la nature de leur langue à être ambiguë et équivoque. Elle naît en effet de l’ "incrocio tra gusto romantico e […] la squallida lingua tradizionale, usata non più per necessità ma per inerzia." (28) L’influence de cette langue sur Pascoli est, d’après Pasolini, observable d’une manière très précise et persuasive. Il considère en tant qu’un archétype de cette influence, l’Etèra, poème tiré des Poemi Conviviali: "Nell’Etèra il gusto particolare del Pascoli, per certe ripetizioni e certe immagini e certi costrutti che nella loro estrema modernità si possono genericamente chiamar romantici, giunge a quello squilibrio fastidioso con l’endecasillabo che è appunto tutto lo squilibrio della mediocre poesia romantica italiana. Per esempio, chiamare il corpo " bel fiore di carne" , è immagine di gusto tutto moderno, direi quasi " umbertino" […]. Certo l’immagine " bel fiore di carne" si stacca completamente dagli accenti tradizionali dell’endecasillabo in cui è rinchiusa ; e vi spenzola come un membro estraneo […]." (29)Le romantisme italien assume alors, justement à cause de cette hétérogénéité linguistique qui provient directement de l’indécision idéologique des écrivains, "l’aspetto singolare di un immenso pastiche" (30). L’œuvre de Giovanni Berchet est également analysée par Pasolini, puisqu’elle innove dans un sens populaire et anti-rhétorique les formes littéraires de son temps. Cependant, il ne faudra pas chercher cette nouveauté du côté de l’idéologie littéraire, car Berchet aussi est représentatif du "romanticismo più corrivo" (31). Il faudra, en revanche, la chercher au niveau apparemment moins important et décisif de la métrique, dans les traductions que Berchet a faites des ballades populaires allemandes et espagnoles. La scansion rythmique de ce genre de compositions - la ballade romantique - les rend, en effet, "adatte ad essere cantate su qualche aria semplice e naturale" (32), ce qui atteste de la fonction anti-rhétorique de leur prosodie. La parole poétique traditionnelle ne peut donc pas entrer dans cette charpente rythmique sans que celle-ci ne la modifie, et sans que l’énonciation devienne, ou redevienne, sous l’influence de la scansion populaire, plus légère, naturelle, spontanée, comme aux origines de la littérature. Pasolini peut ainsi, écrire: "È il tempo dei metri nuovi e rinnovati, metri brevi e agili, secchi e cantabili, melodici e bellici, che strappano la parola dall’agio del discorso comune e di quello classicamente poetico, e con sua somma meraviglia la stampano, semi bruciata, nelle secche girandole grammaticali dei settenari, dei senari, o la circondano di aloni musicali, assai lontana dalla sua pronuncia normale, in una poesia la cui sintassi è davvero nuova, e con cui i metri lievi della poesia classica non avevan nulla a che vedere. E nulla le melodie dei melodrammi. La poesia popolare vi aveva un posto di primo piano. E infatti in quei metri della lingua si ritrova mutata (sempre assai relativamente) e ridonata, almeno, nell’intenzione, alla natività romanza delle poesie popolari d’ogni tempo, e dell’antica Provenza, dell’antica Francia, dell’antica Spagna." (33)On a déjà vu que Pasolini retrouvait chez Leopardi la justification théorique de la fonction novatrice de la poésie populaire, à laquelle il renvoie aussi dans son mémoire de maîtrise (34). En ce qui concerne Tommaseo, Pasolini fait par contre allusion à un de ses textes inédits ("La rima") publié par Piero Misciattelli dans Il Frontespizio en 1937. Dans ce texte, Pasolini pouvait lire qu’il était nécessaire que la poésie moderne retrouve ici son inspiration pour sortir de son état critique, dû à la cristallisation de la langue traditionnelle et à la corruption des temps: "[…] miro a confermare con un esempio il generale principio, che quanto è dal popolo, va diligentemente considerato, anziché disprezzato, perchè non è mai sapienza nel disprezzo né dignità nell’orgoglio. […] A coloro che spregiano tutto quanto è del popolo, giova dimostrare che la canaglia può anch’essa recare i suoi testi, e calzanti assai. […] Negli organi più compiuti, nelle menti più sane, nelle anime più schiette e più ardenti, la parola si forma distinta in cadenze armoniose di canto : nelle generazioni più stanche e corrotte avete i membri del periodo e gl’incisi, segnati scrivendo, coi punti e le virgole." (35)Ces affirmations de Tommaseo s’inscrivent d’ailleurs dans le cadre d’une réflexion linguistique très riche et complexe. Parmi les nombreux textes que Tommaseo a consacrés à la langue italienne, il me semble que l’attention peut, par exemple, être retenue par la Nuova proposta di correzioni e di giunte al dizionario italiano, publiée à Venise en 1841. Dans cette œuvre, Tommaseo affirme sa position linguistique néo-toascane et réclame que plusieurs mots provenants de la langue orale des classes populaires toscanes soient inclus dans le Vocabolario degli Accademici della Crusca de Cesari. De la même manière, Tommaseo propose que certaines définitions présentes dans le dictionnaire soient corrigées. Pour réfuter les idées de de Giulio Perticari, selon lequel la langue italienne doit correspond à un "italiano illustre" (36), Tommaseo, au paragraphe XVII de son ouvrage (" Della lingua parlata "), justifie la supériorité de l’usage populaires lors de la sélection linguistique. Il écrit à ce propos que: "I. Il più fecondo tesoro di tutte le lingue è nelle voci e ne’ modi attenenti a’ privati usi del vivere e al ministerio delle arti ; tesoro riposto nella favella del volgo.Il introduit par la suite la justification morale de la primauté de la langue populaire sur la langue " illustre ", parlée dans les lieux de pouvoir. La raison est tout à fait simple : le pouvoir corrompt la nature de l’homme ainsi que sa langue. Il ne faut donc pas donc s’attendre à ce qu’on parle mieux dans les endroits fréquentés par les puissants. Au contraire: "XIII. […] Nelle corti la favella corrompesi e non si appura, poiché nell’altezza della condizione l’uomo dimentica talvolta la natura e se stesso : falsificate le idee, si falsificano di necessità le parole, ond’è che la corruzione della lingua è compagna alla corruzion de’ costumi. […]Cette question de la décadence morale et linguistique n’est pas, de toute évidence, sans rappeler l’association que Leopardi fait entre imagination/italien/langues anciennes, d’un côté, et raison/français/langues modernes, de l’autre. J’en ai évoqué plus haut les termes exactes, en faisant allusion à l’œuvre que Gensini a consacrée à la Linguistica leopardiana. Mais elle se rapproche aussi des idées métalinguistiques de Wordsworth et de Shelley, ainsi qu’on les a vues dans l’interprétation qu’Anceschi en donne. D’ailleurs, au début de son ouvrage Tommaseo avait rappelé lui-même le conflit entre langues rationnelles, caractérisées par l’esprit analytique, et langues poétiques, caractérisées par l’esprit synthétiques, lorqu’il avait affirmé que: "Molti chiamano logica una lingua che non lascia niente da indovinare : vale a dire che limita, invece di ampliare, il pensiero. Noi siamo in tempo d’analisi : e le lingue nostre ne sentono il danno. Quand’avremo compitate le parole che i padri nostri leggevano senza intendere tutto il senso, ma divinandolo e pur leggevano ; allora le lingue deporranno la prosaica forma loro : le molte idee nuove condensate in un affetto, ricondurranno l’elissi, il limguaggio figurato, il simbolo ; tornerà la poesia […]." (39)Pasolini pouvait d’ailleurs trouver des échos de ces affirmations dans le Fanciullino de Pascoli, là où l’auteur encourageait les poètes à être plus spontanés lors de leurs créations poétiques. Il pouvait ainsi lire: "Nel Fanciullino rinveniamo sparsi segni della sua indeterminata crisi: "in Italia noi siamo vittime della storia letteraria" ; "invece non mai da noi fu amata la poesia elementare e spontanea" […]. " Perciò la nostra poesia è per lo più imitazione […] e sa di lucerna non di guazza e d’erba fresca" […]. "Ma poi per la poesia vera e propria a noi manca, e sembra mancare la lingua" ; "Allora io smetto di fare il mio verso e mi metto a fare quello d’altri"." (40)Pour terminer cette analyse des rapports entre Pascoli et le romantisme, il convient maintenant de prendre en considération une affirmation de Pasolini à propos de la poésie dialectale. On a vu que la question de la relation entre la langue majeure et la culture (l’italien) et les langues et les cultures mineures (les dialectes) avait été en général résolue par les romantiques d’une manière dialectique. Ce type de solution leur avait permis de garder la prédominance de l’italien car les dialectes devaient se fondre dans l’ensemble supérieur de la vie culturelle nationale caractérisée par l’usage codifié de l’italien. Au cours de son argumentation, Pasolini fait par contre une assertion qui s’oppose à cette conception des cultures mineures et manifeste un jugement critique très original vis-à-vis de la poésie dialectale: "[…] non per nulla il secondo Ottocento è anche il tempo dei più grandi poeti dialettali ; anzi gli unici poeti degni di stare accanto ai sommi, sono appunto quelli. La secolare crisi della lingua si riacutizza ; e il romanticismo dell’Ottocento trova in Italia, io credo, i suoi migliori risultati in dialetto, ovvero in un più vivo romanzo (Di Giacomo)." (41)Cette référence finale à Di Giacomo ne doit pas surprendre parce qu’ici Pasolini reprend en réalité une thèse soutenue par Luigi Russo dans un livre sur Salvatore Di Giacomo et sur Giuseppe Cesare Abba publié en 1921 (42). Il le réutilisera d’ailleurs lors de son introduction à La poesia dialettale del Novecento, parue chez Guanda en 1952 (43). À la fin de son essai, Russo se pose la question de "il significato della poesia digiacomiana nella vita spirituale moderna" (44). À cette interrogation, il répond en proposant une interprétation du verismo italien très contre-courant. Au lieu de le noyer dans l’ensemble des moments s’intégrant dialectiquement dans l’ensemble supérieur et unitaire de la littérature italienne de cette époque, Russo en affirme la spécificité culturelle et linguistique. La fonction de celle-ci ne peut pas en effet, selon le grand critique, être tout à fait réduite au seul plan régional. Son discours laisse entendre que la promotion des cultures régionales sur une scène officielle ouvre la porte à un conflit avec la culture centrale qu’aucune dialectique ne peut résoudre. Comme Pascoli et les autres romantiques, Russo fait ensuite lui aussi allusion à la crise linguistique de la littérature italienne, et à la nécessité de la résoudre grâce le concours des énergies fraîches et jeunes recelées par les dialectes et le langage du peuple. Manifeste est, alors, son accord avec le discours critique de Pasolini: "[…] l’ultimo cinquatennio di vita artistica in Italia, si può dire, così all’ingrosso, di arte dialettale"du moment que "il verismo […] ha avuto le sue radici profonde in una situazione tutta particolare dell’Italia. La quale, dopo i grandi poeti del secolo XIX, Foscolo, Leopardi, Manzoni, viveva a spese di un universalismo letterario e romantico, troppo astratto per poter nutrire di sè quella spiritualità nuova che si andava sviluppando con il concretarsi in unità politica della vecchia Italia […]. Avvenne allora che nel formarsi di un nuovo mondo spirituale della nazione, si chiedesse il contributo delle singole regioni […] giacchè solo partendo da una varietà più profonda di tradizioni spirituali, si poteva giungere a instaurare un’unità anch’essa più profonda, più umana, più concreta." (45) Je
crois que, par l’ambiguïté de ses affirmations, Russo fait
en réalité allusion à l’exigence de voir la culture
italienne unifiée. Ceci s’explique bien entendu par le fait que
cette dernière est imprégnée de la multiplicité
de cultures et de langues régionales. Cela implique que, au sein
de la culture nationale les mêmes droits soint reconnus à
l’italien et aux dialectes. Par conséquent, l’italien ne peut pas
être défini comme la langue officielle de la culture nationale
qu’à condition d’inclure dans ce cadre l’apport culturel des langues
régionales. On verra dans le prochain chapitre que Pasolini remédiera
aux conséquences extrêmes en apportant une opinion favorable
aux autonomies culturelles et linguistiques régionales, en plaidant
aussi pour cette autonomie sur un plan politique.
Pour revenir à son mémoire
sur Pascoli, Pasolini examine ensuite la diffusion des dialectes à
l’époque romantique. Mais ses conclusions ne peuvent cependant qu’en
souligner les "risultati […] pessimi", justement à cause des résistances
opposées par les vieilles habitudes linguistiques et littéraires.
Pasolini conclut alors son examen de la deuxième partie du dix-neuvième
siècle, en la définissant comme "un periodo di magra per
la media poesia italiana". (46)
NOTE (1) P.P.PASOLINI,
Antologia
della lirica pascoliana, cit., p. 32.
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