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Enrico Minardi - La conception de la langue poétique chez Pasolini

Deuxième chapitre
Pasolini entre Pascoli et Romantisme


Pier Paolo Pasolini e la madre, Susanna Colussi, originaria di Casarsa2.4 Conclusions

Malgré les difficultés créées par l’interprétation de certains passages des Commenti estetici, difficultées dont j’ai parlé plus haut, je crois que Pasolini nous donne une image assez claire de Pascoli. Le partage de son mémoire en deux parties – la première consacrée à l’exposition abstraite de la conception de la poésie de Pascoli, la deuxième à la lecture directe des vers de Pascoli – contribue sans doute à ce résultat.

Il me semble que ce que Pasolini met en valeur, tout au long de son étude, est surtout l’extrême sensibilité linguistique du poète. Comme Pasolini le montre très bien, c’est en effet sur cette sensibilité que Pascoli fonde ses innovations poétiques les plus abouties et originales par rapport à l’horizon littéraire de son époque. Par conséquent, il n’est pas nécessaire d’aborder Pascoli du côté de sa conscience de la poésie, comme cela était possible pour les poètes symbolistes. Si on essaie ce genre d’approche, l’image que Pascoli renvoie est en effet celle d’un poète très confus, qui n’arrive que d’une manière très partielle à saisir sur un plan théorique les nouveautés de la réflexion sur la poésie d’après le romantisme.

Le chemin privilégié à emprunter pour s’approcher de Pascoli est, au contraire, celui que Pasolini désigne dans sa lettre à Calcaterra, et que j’ai dejà citée, celui de la technique de la poésie. Ce n’est en effet qu’en analysant très soigneusement d’un point de vue formel les poèmes de Pascoli que l’on arrive à se rendre compte de leur valeur et de leur importance. À ce propos, il me paraît que Pasolini montre très clairement que les poèmes – ou plutôt leurs fragments, comme il est plus souvent le cas - les plus aboutis de Pascoli sont ceux où le poète est sous l’emprise d’une sorte d’ " instinct de la forme ". Dans ses moments d’inspiration poétique la plus intense (que Pasolini documente de manière très scrupuleuse dans son anthologie), c’est justement grâce à cette aptitude d’ordre irrationnel que Pascoli arrive à abandonner ses convictions esthétiques et morales conçues sur le plan de la rationnalité, et qui sont en général synonyme d’étroitesse d’esprit et le résultat d’une réflexion très conventionnelle. Un deuxième plan de lecture se dessine ainsi sur et au delà du plan sémantique du poème. Et si, en général, ce dernier est conventionnel et souvent banal, l’autre dévoile au contraire des horizons inattendus et surprenants s’ouvrant sur des mondes qui, comme je l’ai souligné plus haut, ne sont, le plus souvent, que suggerés et évoqués par l’enchaînement musical des syllabes et des sons. J’ai mis en évidence la manière dont cette lecture anticipe sans aucun doute des interprétations de la poésie de Pascoli faites en époque structurale ou pré-structurale, lesquelles ont relancé l’intérêt des contemporains pour Pascoli.

Le monde auquel la poésie de Pascoli nous fait par moments accéder est proprement celui des symboles, comme Pasolini nous le fait entendre dans son étude. La modernité de certains lieux de la poésie de Pascoli se fonde sans doute sur cet aspect, ainsi que le Pasolini signale quand il constate qu’elle anticipe quelques noyaux du lexique poétique de Montale.

Pasolini souligne aussi comment les éléments linguistiques dialectaux et romanzi, dont l’origine historique se situe dans les recherches sur le langage des écrivains romantiques (parmi lesquels Pasolini met surtout en valeur celles de Tommaseo), trouvent parfois la manière de bien s’intégrer dans ce pastiche de sons, où les chaînes phoniques assument une valeur de suggestion sémantique prédominante. Il me semble que cette remarque est très importante surtout par rapport à l’accueil peu favorable que la critique avait traditionnellement affiché face à ce genre d’expérimentations linguistiques accomplies par Pascoli.

On peut cependant trouver une autre raison peut-être plus importante afin de saisir la valeur de cette remarque si on suit les indications de F. Ferri et on se place par conséquent au niveau de la conception de la langue poétique élaborée par Pasolini à cette époque. On verra alors que l’exemple de Pascoli a sans doute contribué, chez Pasolini, au développement de son intérêt et de sa sensibilité à l’égard des langues populaires et, par conséquent, à sa décision d’écrire en dialecte frioulan. Il faut pourtant souligner que l’attention portée par Pasolini au dialecte ne trouve pas ses raisons d’être, comme cela arrivait souvent chez les romantiques, dans un intérêt réel pour les cultures populaires. L’intérêt de Pasolini s’adresse plutôt, comme chez Pascoli, à l’utilisation qu’il peut faire de ces éléments linguistiques au sein de son écriture poétique. Et, dans ce contexte, il comprend qu’ils peuvent être employés en fonction d’un gain dans l’expressivité de sa poésie, tel que cela se produisait chez Pascoli.

Pier Paolo Pasolini con l'amico pittore Giuseppe ZigainaComme on le verra dans le prochain chapitre, l’idée de Pasolini d’écrire en dialecte provient du désir de dépasser la conscience méta-poétique confuse et souvent arriérée du romantisme italien, en approfondissant les découvertes linguistiques de Pascoli. Cet approfondissement lui permet en effet de se positionner au niveau de la poésie post-symbolique contemporaine – dont l’exemple le plus important a été apporté par Ungaretti – tout en adoptant une langue qui n’est pas celle de la tradition.

Dans le prochain chapitre, j’examinerai, d’un point de vue linguistique ce projet ambitieux conçu par Pasolini afin de renouveler la poésie italienne dans un sens post-romantique et post-pascoliano. Comme on peut le comprendre, ce projet impliquait une polémique latente vis-à-vis de certains éléments de l’hermétisme, surtout au niveau de la langue adoptée par les poètes hermétiques. J’ai déjà mis en évidence dans le premier chapitre que ces poètes ne renonçaient pas en effet à la langue de la tradition, l’italien, et que, en d’autres termes, ils se situaient au bout d’une filiation linguistique qui ne comprenait pas Pascoli parmi ses ascendants. Comme on le verra plus tard, la position de Pasolini sera de partager certains des principes théoriques de l’hermétisme, en en réfutant les conclusions poétiques qui en découlaient. Dans ce cadre, il faudra par exemple s’intéresser à la polémique qu’il établit vis-à-vis d’une poésie métaphysique à la Mallarmé, et à sa défense d’une poésie d’impressions issue d’une sensibilité tout à fait humaine.


Enrico Minardi, La conception de la langue poétique chez Pasolini
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