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I contributi dei visitatori Enrico Minardi - La conception de la langue poétique chez Pasolini Troisième chapitre Pour une linguistique « sensuelle »
Alors qu’il accomplit son travail critique sur Pascoli, Pasolini se trouve confronté à la récente tradition poétique italienne, romantique et post-romantique, dont il essaie de décrire l’évolution dans le cadre de la poésie européenne contemporaine, et plus particulièrement dans le cadre du symbolisme français. À la fin du chapitre précédent, j’ai observé que, par ce travail, il élabore une vision poétique personnelle. Il suffit de lire la lettre qu’il a envoyée à Franco Farolfi le 22 août 1945 pour se rendre tout de suite compte de la valeur auto-référentielle qu’assument ses analyses littéraires: "La vita ha un senso preciso, ed è il mio essere infinito ; io non vado più in là di questo pensiero, né verso gli uomini né verso Dio. Vedo tutto così infinito, che non posso più occuparmi seriamente di nulla, se non guardandolo sotto la specie dell’infinito. […] È una premessa estetica in cui credo (Del resto un assoluto, intransigente, delirante estetismo è l’ultimo punto fermo del mistico che si perde nel nirvana ; le parole, caro Franco, sono come una foglia o un viso, sono colore e suono, un dato materiale, sono l’anello che ci lega alle forme inconoscibili, la metafora, che ci porta al di là, cioè fuori di noi: nel dolce mondo) […]." (1) Cet
extrait ne peut que nous rappeler un passage de son mémoire de maîtrise
dans lequel, tout en renversant une thèse critique courante sur
la poésie de Pascoli, il parle également d’un passage du
" mysticisme" au " positivisme" . J’ai expliqué qu’en utilisant
ces deux termes, Pasolini veut entendre que la parole littéraire
reste la seule réalité sensible face au sens du mystère
et de l’infini, qui semble envahir la vie du poète moderne. C’est
pourquoi le poète attribue à la parole une importance exclusive
afin de mettre en valeur, selon Pasolini, son statut métaphorique.
En d’autres termes, aux poètes vivants de l’époque du déclin de la métaphysique (2), il ne reste que la parole en tant que membrane vide, une membrane qui ne résonne plus comme autrefois pour révéler le sens enfoui et perdu des choses. La parole demeure néanmoins leur seul contact avec la réalité, et les poètes s’acharnent par conséquent sur elle pour en augmenter le pouvoir de suggestion sensible et la rendre capable d’exprimer le réel, en mettant justement en valeur son statut métaphorique. Il est clair que, selon l’indication de Pasolini, il faut considérer le mot métaphore du point de vue de son étymologie, et attribuer par conséquent à la langue poétique la valeur d’une espèce de "pont" et de moyen de passage entre le monde du poète et la réalité externe. En devenant ainsi le principal facteur de cette relation, la parole poétique, conclut Pasolini, exalte sa fonction cognitive, et, de simple instrument d’expression et de communication qu’elle était, se transforme en moyen d’évocation et de reproduction de la réalité. Comme je l’ai souligné dans le chapitre précédent, il suffit de repenser au célèbre sonnet baudelairien Correspondances pour que derrière cette caractérisation de la parole poétique retentissent des échos du symbolisme: La nature est un temple où de vivants piliers 3.2 Le champ de l’infini Pour décrire sa condition existentielle, ainsi que celle des poètes symbolistes, Pasolini fait donc souvent allusion à un état qu’il ne peut définir qu’à travers le recours au champ sémantique évoqué par le mot infinito. Ce mot réapparaît avec le même sens dans d’autres de ses lettres écrites à cette même époque (fin de l’année 1945). Dans une lettre adressée à Silvana Mauri le 6 décembre 1945: "Dovrei parlarti di me, cioè di un’infinità." (4);et dans une autre envoyée quelques jours plus tard (le 27 décembre 1945) à Sergio Maldini, écrivain résidant à Udine: "Caro Sergio […] : tutto quello che potevi cogliere nelle mie poesie l’hai colto. Esse non sono che un minimo frammento di un mio lavoro quotidiano, in cui non vien meno nemmeno per un’ora il senso dell’infinità che è in me, e della sproporzione tra la mia esperienza ed ogni altra cosa del mondo." (5)Mais c’est dans une autre lettre, écrite le 3 novembre 1945 et adressée au poète frioulan Franco De Gironcoli, que ce mot et la condition psychologique à laquelle il fait référence évoquent directement l’expression poétique dialectale. Ce texte permet ainsi d’éclairer le sens d’un concept - celui d’infini - qui ne présentait jusqu’à maintenant aucune connotation sûre et précise, sauf une allusion évidente et superficielle à l’infinito de Leopardi. Comme cela apparaîtra plus clairement dans la suite de mon argumentation, Pasolini fait en réalité ici référence au concept d’infini tel qu’on le retrouve dans la philosophie de Pascal (6). Quant au poids de l’influence de la philosophie de Pascal, il faut plutôt la situer dans le cadre de l’adhésion de Pasolini à l’existentialisme, dont il parle – bien que d’une manière assez superficielle - dans une lettre envoyée en 1946 à Silvana Mauri (7). Pasolini écrit donc au poète F. De Gironcoli que: "Leggendo i suoi libriccini ho ripassato ardentemente tutte le idee che da tre anni mi occupano il cuore; non so se siano proprio simili alle sue, ma […] vedo che è una medesima ricerca linguistica per la penetrazione in un medesimo tempo incolore e infinito. Credo che siano considerazioni di ordine inferiore il richiamarci al félibrige, al trobar clus, alle laudi iacoponiche ; credo che sia di ordine inferiore il considerare il friulano come una specie di dialetto greco o cristiano, vicino al momento in cui Adamo ha pronunciato le prime parole, e mi sembra ormai considerazione di ordine inferiore anche l’intendere la poesia in friulano come un limbo consentito a chi voglia sfuggire a un impulso morale di troppa e assoluta sincerità. Per me ormai lo scrivere in friulano è il mezzo che ho trovato per fissare ciò che i simbolisti e i musicisti dell’800 hanno tanto cercato (e anche il nostro Pascoli, per quanto malamente), cioè una "melodia infinita" , o il momento poetico in cui si sente l’infinito nel soggetto." (8) Dans
cette lettre (9), Pasolini s’exprime d’une façon
très claire à propos de la fonction méta-poétique
de son langage dialectal : comme il l’écrivait dans son mémoire
de maîtrise, le dialecte est, selon l’enseignement symboliste, le
meilleur moyen linguistique pour produire la "melodia infinita". La "melodia
infinita" correspond justement à l’état existentiel que Pasolini
définit ici comme "il momento poetico in cui si sente l’infinito
nel soggetto", alors que dans sa maîtrise il en parlait en tant qu’une
condition de genre mystique.
L’expression dialectale n’a donc plus rien à faire avec un exercice de style régressif ("félibrige […] trobar clus […] laudi iacoponiche"); ni avec la traditionnelle interprétation néo-platonisante de la poésie dialectale dont l’origine se trouverait dans le Fanciullino pascolien (tel est le sens de son allusion au "momento in cui Adamo ha pronunciato le prime parole") (10); ni, enfin, avec une espèce d’échappatoire consentie au poète pour prendre du recul vis-à-vis de l’expression directe de son état d’âme et pour trouver donc une sorte d’abri à l’intérieur d’une écriture conventionnelle et "mineure". Pasolini déclare par contre ici clairement l’appartenance de sa production dialectale en vers à une poétique d’ordre symboliste. Sa poésie est - au moins dans ses intentions – en effet conçue à partir de l’exigence de dégager cette mélodie infinie. Pasolini faisait également allusion à la "melodia infinita" dans son étude sur Pascoli, alors qu’il proposait le terme de " mineure" pour définir la musicalité propre à la poésie de Pascoli. Elle serait "mineure" parce qu’elle renoncerait, selon Pasolini, à traiter directement "i nomi universali ("io" , "morte" , "eterno" …)" - comme la poésie classique le faisait - , pour les suggérer à travers une écriture qui exalte ce qui leur est contraire, le "particolare". Pasolini en concluait que: "Nella semplicità del linguaggio pascoliano sia romanzo che classicheggiante, ritrovata nel " particolare" lontano, ingenuo, la musica perde la sua volontaria musicalità di " melodia infinita", e diviene musica propria delle parole […]." (11)Au vu des deux passages que je viens de citer, on peut conclure que deux définitions tout à fait opposées de cette melodia infinita nous sont ici offertes. Par conséquent, on peut se poser la question suivante : qu’est-ce que donc cette melodia infinita ? Si dans sa lettre, elle paraît, en effet, correspondre au but poético-musical de Pascoli et des autres poètes symbolistes, au contraire, dans son mémoire, Pasolini lui attribue une nature artificielle et excessivement complexe (à sa base se trouverait, en effet, une sorte de "volontaria musicalità"), antithétique par rapport au naturel recherché par le Pascoli, et certainement opposée au moment suprême d’abandon et d’inspiration "in cui si sente l’infinito nel soggetto". À propos de l’origine de ce concept, Ferri formule l’hypothèse selon laquelle elle proviendrait de l’interprétation de l’œuvre de Wagner faite par Nietzsche. Ferri suit ici les directives données à cet égard par un des anciens commentateurs de Pascoli, Alfredo Galletti, dans sa monographie sur Pascoli (12), directives que Pasolini semble par ailleurs reprendre dans sa lettre lors de l’allusion à "i simbolisti e i musicisti dell’800" (13). On peut donc lire dans l’ouvrage de Ferri à ce propos: "Nella 'melodia infinita' , Pasolini intravedeva il mezzo per fuoriuscire dalla convenzionale letterarietà […], per liberarsi cioè, in sintonia con gli sforzi della lirica moderna, dalle costrizioni non solo linguistiche della tradizione più recente. Non importa se incarnata dalla convenzionalità del Pascoli o dallo stile sublime degli ermetici. […] Ma melodia infinita vuol dire anche, in quanto 'volontaria musicalità' , esercizio di scrittura per volontà del poeta, 'coscienza della poesia' , consapevolezza cioè di dover dar forma a 'qualcosa di scottante' che impone al poeta 'distacco' e 'lontananza' , 'oggettivazione del senso estetico' ." (14)D’après cette lecture, qui me semble tout à fait pertinente, Pascoli n’a su donc atteindre qu’une forme faible de cette "melodia infinita", une forme qui correspond à une "musica propria delle parole" et non à une "volontaria musicalità". Cette dernière qualité suppose par contre la conscience claire du pouvoir évocateur de la parole poétique et de la possibilité de l’utiliser, d’après les enseignements du symbolisme, pour donner lieu à une sorte d’équivalent virtuel de la réalité.
Infini, valeur métaphorique de la parole, fonction du dialecte en poésie : celles-ci sont les problématiques et les questions auxquelles Pasolini essaie de répondre à cette époque. On a déjà commencé à voir que ces problématiques ne sont pas indépendantes les unes des autres, mais qu’au contraire elles forment une sorte de système conceptuel, dont l’enlacement des maillons est le produit de relations nécessaires. Si, selon la leçon que Pasolini tire des Pensées pascaliennes, l’INFINI - en tant qu’image connotée dans un sens pseudo-existentialiste d’un état psychologique - semble soustraire l’homme de toute relation sociale et l’engouffrer dans un solipsisme radical et sans échappatoire, la PAROLE quant à elle ouvre à l’homme les portes d’une possible relation avec l’autre grâce à sa nature de MÉTAPHORE.
Il est, à ce sujet, un texte resté inédit jusqu’à la récente édition complète de l’œuvre pasolinienne, qui peut nous aider à comprendre d’une manière plus profonde le sens de l’utilisation que Pasolini fait du dialecte, et de la résistance qu’il oppose par contre à l’utilisation poétique de l’italien. Ce texte, intitulé "I nomi o il grido della rana greca" (15), remonte aux années 1945-1946 et son importance est liée à la réflexion linguistique que Pasolini y développe à partir de l’interprétation "sensible" qu’il donne de quelques mots grecs et latins. Cette interprétation est alléguée en tant que preuves de l’origine métaphorique du langage. L’argumentation de Pasolini est complexe et elle ne se déroule ni de manière tout à fait claire ni cohérente. En faisant allusion à Pascal (16), Pasolini commence par expliquer le sens philosophique de cette infinitude, dont il se sert pour introduire le sujet linguistique proprement dit. Il reprend donc le motif pascalien de l’angoisse engendrée par le décalage existant entre l’origine divine de l’homme et sa conscience limitée de la réalité. Dans cette optique, le langage devient évidemment le principal instrument dont l’homme peut disposer pour sortir de cette dimension insaisissable et oppressante et pour s’ouvrir à l’extérieur. Mais, à cause de la finitude matérielle de son être, il faudra à l’homme renouveler sans cesse cet acte d’ouverture, ce qui va constituer la mesure tragique et, en même temps, poétique de sa vie: "L’infinità che noi sentiamo da ogni parte, ma più ancora in noi stessi, giunge sempre a qualche limite sensibile. […] chi avverte o sente in sé quell’infinito, dentro l’esteso deserto che è la sua vita […] di cui, però, siamo coscienti […] vita che ha forma animata e collocata in una particolare coscienza. […] la parola [è] il tenue legame che ci unisce, uomini, sopra la superficie di quel non essere che si stende da ogni parte intorno a noi […]." (17)Comme on peut le voir, Pasolini a ici de nouveau recours, sous une autre forme, au raisonnement qu’il avait utilisé lors de la rédaction de sa maîtrise afin de comprendre le rapport entre mysticisme et positivisme, raisonnement alors nécessaire pour justifier l’exceptionnel travail formel que Pascoli avait accompli sur le langage poétique. Pasolini considère également dans ce texte le langage comme étant le moyen cognitif utilisé par le poète afin d’opérer une espèce de cartographie de son âme, dont il se sent dépossédé justement à cause de son infinitude, c’est-à-dire de l’impossibilité d’en cerner et d’en fixer les limites (18): "più che essere un mezzo di comunicabilità cogli uomini", le langage devient donc "mezzo di conoscenza". _________________ NOTE (1) P.P.PASOLINI,
Lettere
1940-1954, cit., p. 203-204.
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