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Enrico Minardi - La conception de la langue poétique chez Pasolini

Troisième chapitre
Pour une linguistique «sensuelle»


3.13 La fonction littéraire des traductions

Mosaico del pavimento della Basilica di AquileiaLes traductions des langues majeures au dialecte frioulan constituent, elles aussi, un élément indispensable à l’élévation linguistique et littéraire du dialecte. 

Comme à l’époque de la polémique classicisme-romantisme au début du XIXème siècle, elles représentent en effet la garantie indispensable grâce à laquelle le dialecte accède définitivement à la sphère de la littérature "majeure". C’est pourquoi Pasolini est très polémique à l’encontre de ceux qu’il nomme "traduttori dialettali". 

Ces derniers se mantiennent, en effet, au plan du folklore, sans s’élever à celui de la culture. La traduction dialectale de textes composés dans une langue "majeure" n’est pas, pour eux, une translation d’une langue à une autre, mais une sorte de divertissement, duquel la dignité littéraire du dialecte est à priori exclue. Quand Pasolini présente les traductions des poèmes italiens et étrangers, faites par les membres de l’Academiuta, il affirme alors que:

"Ma si pensi all’umiliazione inferta al friulano dai traduttori, battezziamoli pure a questo modo, zoruttiani, ossia dialettali. Essi danno al testo tradotto (i Paralipomeni, la Divina Commedia ecc.) una nuova natura, tutto il cromatismo, il descrittivismo e l’implacabile buon umore del dialetto, riuscendo così ad una (voluta, è vero) deformazione o ripetizione caricaturale del testo." (1)
Le rapport entre langue et dialecte n’est donc pas envisageable d’un point de vue hiérarchique. La langue ne domine pas forcément le dialecte, lorsqu’elle le relègue ainsi à représenter la partie retardataire et conservatrice de la culture. D’après la conception de Pasolini, le dialecte est plutôt l’expression linguistique d’une culture mineure, c’est-à-dire différente, mais qui n’est pas pour autant dépourvue de son autonomie:
"[…] non si tratterebbe (e qui si innesta la nostra polemica anti-zoruttiana e anti-vernacola) di ridurre, ma di tradurre ; cioè non si tratterebbe di trasferire la materia da un piano superiore (la lingua) a un piano inferiore (il friulano), ma di trasporla da un piano all’altro di parità di livello." (2)
Par conséquent, la traduction ne doit pas abaisser le niveau littéraire du texte, mais le recréer du point de vue du style dans une dimension littéraire autre, qui ne peut qu’être inspirée par l’exemple poétique de Pascoli. Pascoli est en effet, comme on a vu, l’auteur qui (bien que d’une manière discontinue et maladroite) est arrivé à fonder une parole poétique en s’appuyant sur des caractères anti-classiques et "mineurs". Pasolini affirme, à ce propos, que la traduction doit priver le texte "della sua pienezza letteraria, del suo timbro di grande lingua, e lo renda alle acerbità e alle grazie di una lingua minore ma non mai dialetto." (3)


3.14 Le problème du romantisme et la poésie dialectale

Dans l’essai "Sulla poesia dialettale", publié en 1947 dans Poesia (4), Pasolini n’ajoute rien à ce qu’on connaît déjà de sa réflexion sur la langue littéraire (5), excepté une importante remarque qui concerne les rapports entre littérature dialectale et littérature majeure. C’est comme s’il ne faisait définitivement plus preuve de prudence quant à exprimer son point de vue sur le romantisme italien, une opinion que, faute de courage, il n’avait peut-être pas su jusqu’à ce moment-là expliciter. Les problèmes soulevés lors de la rédaction de son mémoire de maîtrise semblaient en effet attendre une résolution plus radicale et exacte par rapport à celle que Pasolini leur avait attribué dans son mémoire sur Pascoli. Il me semble que cette fois Pasolini s’achemine vers leur résolution surtout lorsqu’il affirme qu’il est nécessaire de considérer la littérature dialectale du XIXème siècle comme étant le moment le plus authentique et fort du romantisme italien. La conviction de Pasolini est déterminée par la correspondance entre les qualités naturelles des dialectes, dont " l’italiano notoriamente scarseggia, cioè l’immediatezza, l’acerbità, l’ingenuità" (6), d’un côté, et l’" idea romantica dell’ingenuo, del popolare e dell’astratto" (7), de l’autre. 

Pasolini peut ainsi conclure son écrit avec une affirmation qui, sévèrement jugée par Mario Sansone (8), me semble cependant absolument révolutionnaire, parce qu’elle légitime le plurilinguisme latent de la tradition littéraire italienne. Cette affirmation reprend d’ailleurs, pour la radicaliser, une opinion déjà exprimée par Pasolini dans son mémoire de maîtrise lorsque celui-ci confrontait la langue de Pascoli à celle de Di Giacomo et des autres dialectaux du XIXème siècle. J’ai déjà souligné que Pasolini était probablement ici redevable de l’analyse faite par L. Russo dans un livre concernant Abba et Di Giacomo.

Pasolini soutient dans son écrit la supériorité des poètes dialectaux sur les poètes ayant écrit en italien au siècle dernier et la nécessité d’intégrer les deux écritures (en italien et en dialecte) dans un concept différent de langue littéraire, impliquant l’impossibilité de réduire la littérature italienne seulement aux ءuvres écrites proprement en italien:

"[…] per noi è chiaro che i "grandi" Dialettali dell’Ottocento rappresentano un capitolo della storia letteraria italiana ; che sono da studiarsi sul piano della lingua e non altrove ; che sono da interpretarsi come un fortunato, inesplicabile momento romantico della nostra poesia." (9)
C’est à la lumière de cette déclaration que l’ءuvre de Pascoli acquiert, grâce justement à son aspect de pastiche linguistique, sa véritable fonction historique d’anticiper et, par conséquent, de provoquer la transition à cette nouvelle conception de la littérature italienne (10). Il est, enfin, possible d’écrire aujourd’hui en dialecte car, s’étant affranchi de ses caractères attardés et régressifs, il est de ce fait devenu une langue dont n’importe quel poète peut se servir librement justement en raison de sa différence par rapport à l’italien. Il devient donc possible, au poète qui n’est pas dialectophone, d’utiliser le dialecte comme une espèce de langue " virtuelle " grâce à ses qualités intrinsèques. Celle-ci lui permet en effet de "traduire" ses sentiments de l’italien au dialecte pour en atteindre une expression plus naïve, directe, indéfinie et irrationnelle, conformément à l’exemple de Pascoli et aussi à ce que Leopardi exigeait d’une véritable langue poétique:
"[…] un poeta dialettale può innestarsi ora nella tradizione italiana […] usando il proprio dialetto come una traduzione ideale dell’italiano […]. Per un poeta dialettale che voglia partecipare vitalmente al suo tempo e al tempo del suo dialetto, si tratta dunque di risentire le sillabe del dialetto come le sillabe di una lingua originaria e leggera." (11)

Pier Paolo Pasolini pittore: 'Paesaggio Casarsese'3.15 Pasolini et l’autonomie du Frioul

Dans le manifeste de l’ "Academiuta" publié dans le Stroligut en août 1945, Pasolini déclarait que "la nostra estetica […] configurerà a sè la politica" (12). Dans la note en bas de page à laquelle il renvoyait, il illustrait la position de l’"Academiuta" au sein du débat sur l’autonomie administrative du Frioul, qui s’était ouvert au lendemain de la guerre:
"Insieme al nostro disinteressatissimo amore per l’Italia, dichiariamo subito apertamenente la nostra tendenza ad una parziale, o piuttosto ideale, autonomia della Piccola Patria. Intanto se non altro i nomi delle famiglie e dei luoghi friulani, dovrebbero tornare friulani." (13)

Il s’agit d’une déclaration implicite d’adhésion à l’"Associazione per l’autonomia friulana", fondée par l’avocat catholique Tiziano Tessitori le 29 juillet 1945 (14). En 1947, un comité promoteur, dont fait aussi partie Pasolini, fonde le "Movimento Popolare Friulano" pour donner plus d’impulsion et d’ampleur à la lutte en faveur de l’autonomie administrative régionale du Frioul. Il exposera ses opinions à ce sujet dans quatre articles: "Che cos’è dunque il Friuli?", "Sulle aspirazioni friulane", "Il Friuli autonomo" et "Il Friuli e il Movimento Popolare Friulano" (15). Comme ces textes traitent des problématiques d’ordre politique, il me semble que m’y intéresser conduirait à m’éloigner de trop de la thématique linguistique de mon travail. Par conséquent, je préfère simplement en résumer la matière, en situant ces textes de leur époque.

Il est avant tout nécessaire de noter que la fonction du MPF est née suite à la réorganisation territoriale et administrative que le Frioul a subi au lendemain de la fin de la guerre. La centralisation héritée du fascisme, qui faisait du Frioul une simple province dépendante de Venise, et, par conséquent, n’offrait pas un terrain propice à la redécouverte des cultures et des langues locales qui vinrent remplacer le mythe de Rome et du sang latin et mettre un terme à l’interdiction des dialectes qui en découlait. Ce genre d’organisation tentait alors de restituer aux habitants du Frioul la conscience de leur histoire, de leur langue, de leur folklore et même de l’extension géographique de leur territoire : bref, de leur identité culturelle. Cette activité reposait sur une vision de l’état radicalement différente de celle d’où les états-nations étaient issus. C’était plutôt à un état réorganisé selon un modèle décentralisé que les autonomistes entendaient aboutir. Au niveau national, ils étaient surtout représentés par le "Partito d’Azione", auquel avait adhéré le frère de Pasolini, Guido, en 1944 alors qu’il entrait dans la division partisane Osoppo-Friuli (16), et pour lequel Pier Paolo montre un certain intérêt avant de son inscription en 1947 au Parti communiste (17). Ce modèle d’état aurait en effet permis de dépasser les idéologies nationalistes et chauvines qui avaient imposé les frontières parmi les nations et, en dernier recours, avaient provoqué les deux dernières guerres mondiales. Ainsi réformés, les concepts d’extension territoriale et d’identité culturelle seraient devenus, selon les intentions des autonomistes, plus flous et moins rigides. Le Frioul, par exemple, aurait pu accentuer sa collaboration et son entente avec les régions des pays frontaliers, auxquels, par tradition et histoire, il était plus lié qu’au reste de l’Italie, sans pour autant renier son appartenance au territoire national. L’échange entre les peuples aurait été ainsi favorisé. Cet estompement des identités nationales aurait aussi consolidé la paix, après trois décennies de guerres et de conflits.

Pier Paolo Pasolini, 'Dal Diario (1946-47), Edizioni Salvatore Sciascia, 1954Or, il est clair que l’idéologie linguistique dialectale de Pasolini s’adapte parfaitement à ce programme politique, et on comprend donc très bien son adhésion immédiate d’abord à l’Association pour l’autonomie du Frioul et ensuite au MPF. Je n’entends pas suivre les événements qui amèneront ensuite Pasolini à sortir du MPF et à s’inscrire au Parti communiste italien, après un premier moment polémique. Je voudrais plutôt souligner l’existence de certaines implications post-romantiques et, comme je le précisait plus haut, risorgimentali présentes aussi dans cette phase de la réflexion linguistique de Pasolini. 
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Il est en effet évident que l’idée d’état régionaliste et décentralisé à laquelle les autonomistes, et Pasolini, faisaient implicitement allusion ne peut que provenir du projet d’état fédéral de Carlo Cattaneo. Cattaneo avait conçu ce projet à partir d’une vision de l’histoire italienne qui, depuis son début à l’époque romaine, avait été constamment fondée sur des autonomies locales et, lors de l’époque glorieuse des Comuni, citadines (18). Je n’ai pas l’intention d’analyser l’idéologie de l’état chez Cattaneo (ce qui demanderait une étude à part), mais plutôt de constater que la présupposition de l’autonomie politique locale par celle de la langue est un élément théorique déjà mis en valeur par le penseur milanais, dont l’ءuvre éclectique comprend aussi un chapitre important sur la linguistique (19).

On sait que la position de Cattaneo vis-à-vis des langues locales a toujours été ambivalente : opposé aux thèses de la langue orale et populaire toscane dans toutes ses versions (la Crusca, Manzoni et Tommaseo) et à la perpétuation de la différence linguistique entre les habitants d’un même pays, il soutient par contre toujours l’importance de l’étude des dialectes et affirme la noblesse de la tradition littéraire lombarde (20). En ce qui concerne son opposition aux thèses sur la popularité de la langue, nombreux sont les passages où Cattaneo affiche sa position. Il suffit ici de rappeler la " Prefazione " à ses écrits littéraires, où Cattaneo écrit, en faisant implicitement référence à Tommaseo et à Manzoni:

"Nel fatto poi della lingua, la dottrina della popolarità […] significa che si debbano raccògliere presso uno dei pòpoli d’Italia le forme che, più domestiche a quello, riescono più oscure a tutti gli altri. S’intende un’angusta e inutile popolarità d’origine, non la vasta e benefica popolarità dei frutti. E in sustanza ci s’ingiunge d’accettar nuovamente a fastidiosa consigliera d’ogni scrivere la Crusca. E anzi il rifiuto medesimo della Crusca viene da bramosi e sottili spigolatori raccolto e tessuto in certe pàgine, le quali ci suònano affatto forestiere ; e ben piuttosto che di letteratura popolare sono lavori di lingua più dotta e più morta che non fosse testé la latina.[…]  Quei  dialetti  privilegiati, a cui si modellano le lingue nazionali,  per  una  parte  loro  rimangono  sempre  dialetti ; sicché vano è lo sforzo di farli adottare per intero dalle nazioni. " (21)
Il est donc erroné, selon le penseur milanais, d’imposer un dialecte, une langue régionale (Cattaneo fait évidemment allusion au toscan) à tout le peuple résidant à l’intérieur des frontières du territoire national. Cattaneo veut implicitement dire qu’une langue n’a donc pas besoin d’une auctoritas abstraite qui l’aide à affirmer son prestige. Ce seront plutôt les échanges entre les gens et le progrès civil qui feront de telle sorte qu’un code de communication s’imposera tout seul. Ce progrès civil est d’autant plus nécessaire que " i dialetti […], essendo segni d’un origine spesse volte nemica, perpetuano talora la discordia e la debolezza fra gli abitatori d’una patria comune". (22)  L’évolution des peuples doit alors créer une langue nationale qui s’adapte naturellement à tout le territoire de la nation, et, en éliminant les autonomies locales, elle doit aussi avoir comme effet de réduire le plus possible le domaine dialectal. Ceci est, pour Cattaneo, le cours normal des civilisation humaines:
"Il tempo dilata il campo delle lingue, e perciò ne diminuisce il numero ; esso ne scolora le differenze, nella stessa  misura  che  dilata  e  congiunge i consorzi civili, e costruisce le tribù in popoli, e i popoli in nazioni." (23)
Mais l’étude des dialectes est pourtant nécessaire et utile et cela pour plusieurs raisons. Il y a tout d’abord une raison (si on peut ainsi la définir) irrationnelle et sentimentale : l’histoire italienne est, dans la reconstruction que Cattaneo en fait, une histoire municipale (24). Le sentiment d’appartenance à une réalité locale, qu’il précède ou qu’il coïncide avec celui d’apprtenance à une nation est ineffaçable chez tout italien (25). C’est pour cela que Cattaneo vante dans plusieurs écrits la noblesse de la tradition littéraire dialectale lombarde, et en particulier celle de ses plus grands poètes, tel que Carlo Porta (26). En deuxième lieu, il y a une raison de nature scientifique, liée à la formulation de la théorie du substrat que Cattaneo avait donnée et qui aura par la suite une influence très importante aussi sur la travail de G. I. Ascoli (27). D’après cette théorie, les langues indo-européennes ne dériveraient pas d’une origine unique et indistincte dont elles se seraient différenciées tout au long de l’histoire, comme on soutenait encore à l’époque. Il faut au contraire expliquer la ressemblance des langues indo-européennes au niveau phonique par l’ءuvre d’uniformisation accomplie sur elles par le latin pendant la domination romaine séculaire. À leur origine, elles étaient donc tout à fait différentes, et cet " effet de substrat " expliquerait leurs différences phonétiques actuelles. En d’autres termes, le "substrat" linguistique des peuples dominés par les Romains aurait influencé le processus d’apprentissage du latin par ces peuples, donnant lieu à des différentes formes de langues vulgaires qu’on appelle aujourd’hui les langues romanes (28). Cattaneo donne une formulation très claire de cette théorie dans l’essai, que j’ai plusieurs fois cité, "Sul principio istorico delle lingue europee":
"Le lingue vive d’Europa non sono le divergenti emanazioni d’une primitiva lingua comune, che tende alla pluralità ed alla dissoluzione ; ma sono bensì l’innesto d’una lingua comune sopra i selvatici arbusti delle lingue aborigene, e tende all’associazione ed all’unità. […] Non è che una lingua madre si scomponga in molte figlie ; ma bensì più lingue affatto diverse, assimilandosi ad una sola, divengono affini con essa e fra loro ; e per poco che l’opera si continui, o a più riprese si rinnovi, divengono suoi dialetti, e infine mettono foce commune con lei." (29)
L’étude des dialectes est, donc, nécessaire afin d’avoir des informations sur les peuples qui habitaient les territoires par la suite conquis par les Romains. Les dialectes sont en effet les traces et tout ce qui reste de ces langues anciennes qu’ils parlaient avant la domination romaine. Il est alors tout à fait clair que l’opposition de Cattaneo aux dialectes s’explique seulement dans le cadre où elle s’exprime, cadre qui est celui de la problématique risorgimentale de l’unité de la langue et du peuple. Mais Cattaneo est, cependant, très conscient de la valeur culturelle des dialectes. À ce propos, il déclare dans le même écrit, que je viens de citer:
"INTANTO I DIALETTI RIMANGONO UNICA MEMORIA DI QUELLA PRISCA EUROPA, CHE NON EBBE ISTORIA, E NON LASCIÒ MONUMENTI. Giova dunque raccogliere con pietosa cura tutte quelle reliquie; studiare in ogni dialetto la pronuncia e gli accenti […]." (30)
Ailleurs, il parle encore de l’
"inculto idioma delle plebi che non potevano accorrere tutte ad imparare una nuova lingue nele scôle o nel foro di Roma ; ma la raccoglievano fortuitamente e spezzatamente negli eserciti, nei mercati e lungo le grandi vie che portavano nelle lontane provincie le legioni. In quell’uso tumultuario dovevano mutilarsi e impoveririsi le inflessioni, ridursi a costruzione semplice e diretta la trasposizione latina, torcersi i suoni giusta le pronunce indigene. E così nel dialetto s’improntava indelebile la memoria di quel singolo popolo al quale il municipio aveva appartenuto." (31)
Pasolini cite en deux occasions le nom de Cattaneo: la première fois (comme on l’a déjà vu), dans son mémoire de maîtrise, où il le propose comme un modèle de style dans le domaine de l’exposition théorique et scientifique. La deuxième fois, il extrait un passage d’un texte de Cattaneo pour le mettre en exergue d’un groupe de poèmes, qui porte le titre de "Passions", publié dans le Stroligut en août 1945 (32). Il s’agit d’un passage très important qui adhère parfaitement à l’idéologie linguistique dialectale de Pasolini, et qui expose aussi la conviction de Cattaneo à l’égard de l’importance culturale des dialectes:
"[…] rimosso tuttociò che vi è di uniforme, cioè di straniero e fattizio, i fiochi dialetti si ravvivano in lingue assolute e indipendenti, quali furono nelle native condizioni del genere umano." (33)
Il treno San Vito-CasarsaJe crois que Pasolini ne pouvait pas être insensible à cet enseignement. Mais je voudrais maintenant faire remarquer l’utilisation des principes de la linguistique à laquelle Pasolini a recours, à cette époque, pour défendre ses théories sur la littérature et sur l’autonomie de la langue. Son exaltation des langues ladines dépend en effet de tout ce complexe de connaissances qui comprend: Cattaneo, avec sa théorie du substrat et ses implications au niveau historique ; Ascoli, qui part justement de la théorie du substrat pour affirmer l’autonomie linguistiques des dialectes ladins ; Contini, lequel baptise le début littéraire de Pasolini et est prêt à soutenir le projet littéraire du Quaderno romanzo comme revue "più poetica che filologica, di tutte le parlate ladine" et des langues romanes mineures (34). Le changement des conditions politiques, encouru suite à la chute du fascisme, permet à Pasolini d’utiliser l’enseignement de ces trois auctoritates pour affirmer ses revendications autonomistes d’une manière qui s’oppose aux intentions primitives de Cattaneo et d’Ascoli, qui, en étudiant les dialectes, visaient par contre à affirmer l’unité "supérieure" de l’italien (35). Les dialectes auraient dû, dans l’intentions des deux penseurs, disparaître au fur et à mesure que l’italien s’imposait au niveau national. Chez Pasolini, au contraire, l’étude des dialectes est fonctionnelle à la légitimation de leur identité historique et culturelle. Cette légitimisation s’accomplit dans le cadre du processus, suivi à la fin du régime fasciste, pour l’intégration administrative des régions – en tant qu’autonomies locales -  au sein de la nation italienne.
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NOTE

(1)    P.P.PASOLINI, « Dalla lingua al friulano », Ce Fastu, a. XXIII, n° 5-6, dicembre 1947 (maintenant in idem, Un paese di temporali e di primule, cit., p. 225-227 ; et in idem, Saggi sulla letteratura e sull’arte, vol. I, cit., p. 282-285).
(2)Ibid., p. 225.
(3)Ibid., p. 226. Pour la liste des poèmes traduits, cf. la Bibliographie. Pour les enjeux méta-littéraires des traductions, cf. aussi F. FERRI, op. cit., p. 15-24.
(4) P.P.PASOLINI, « Sulla poesia dialettale », Poesia, a. VIII, ottobre 1947, Milano, Mondadori, p. 105-119 (maintenant in idem, Saggi sulla letteratura e sull’arte, vol. I, cit., p. 244-264).
(5) Pasolini y reproduit presque à la lettre certains passages de son mémoire de maîtrise (cf. surtout la note à pied de page n°1, p. 246-248). Cet essai peut donc être considéré comme une reprise des analyses faites par Pasolini dans son étude sur Pascoli.
(6) P.P.PASOLINI, « Il Colloredo e il sonetto », Quaderno romanzo, a. I, n° 1, 1946 (maintenant in idem, L’Academiuta friulana e le sue riviste, cit., p. 33-36 ; et in idem, Saggi sulla letteratura e sull’arte, vol. I, p. 214-217).
(7) P.P.PASOLINI, « Sulla poesia dialettale », cit., p. 246.
(8) M. Sansone la juge comme une preuve de la « dubbia intelligenza storica » (19) de Pasolini (M. SANSONE, « Relazioni fra la letteratura italiana e le letterature dialettali », in AA. VV., Le Letterature comparate, vol. n°IV de la collection dirigée par A. Momigliano Problemi e orientamenti critici di lingua e di letteratura italiana, Milano, Marzorati, 1948, pp. 261-327 (cit. à p. 326).
(9) P.P.PASOLINI, « Sulla poesia dialettale », cit., p.249-250.
(10)Ibid., p. 246-247.
(11)Ibid., p. 257.
(12) P.P.PASOLINI, « Academiuta di lenga furlana », cit., p. 2. 
(13)Ibid., p. 2. 
(14) En tout ce qui concerne l’exposé, que je fais par la suite, de l’activité politique de Pasolini pour l’autonomie régionale du Frioul et des circonstances historiques dans lesquelles elle se déroule, j’ai suivi l’exposé de N. NALDINI in « Al nuovo lettore di Pasolini », cit., p. 91-100. Quant à la problématique de la constitution des régions douées d’autonomie administratives en Italie, cf. l’essai de L. LEONI, « L’esperienza regionale », in AA.VV., Nuovi equilibri e nuove proposte, coll. « Storia della società italiana », vol. XXV, Milano, Teti editore, 1990, p. 203-237 (cf. spécialement les pages 204-210 afin de comprendre le rôle fondamental que le « Partito d’Azione » a eu dans ce procès).
(15) « Che cos’è dunque il Friuli ? », Libertà, 6 novembre 1946 (maintenant in P.P.PASOLINI, Un paese di temporali e di primule, cit., p. 249-252); « Sulle aspirazioni friulane », Libertà, 26 gennaio 1947 (maintenant in P.P.PASOLINI, Un paese di temporali e di primule, cit., 253-255) ; « Il Friuli autonomo », Quaderno romanzo, cit., p. 3-9 (maintenant in P.P.PASOLINI, Un paese di temporali e di primule, cit., p. 256-262) ; « Il Friuli e il Movimento Popolare Friulano », Il Mattino del Popolo, 28 febbraio 1948, (maintenant in P.P.PASOLINI, Un paese di temporali e di primule, cit., p. 263-266.)
(16) Cf. N. NALDINI, « Cronologia 1944 », in P.P.PASOLINI, Lettere 1940-1954, cit., p. LVII.
(17) Pasolini relate à ce propos dans l’article « Il Friuli e il Movimento Popolare Friulano », cit. (citation à p. 263) : « Quando nei primi mesi del ’47 D’Aronco m’invitò a far parte del Comitato esecutivo del nascente movimento io non potevo non accettare ; tutto mi spingeva a compromettermi in un movimento che aveva per obiettivi un’autonomia amministrativa e una rivendicazione di dignità storiche e (soprattutto) linguistiche per il Friuli, che non solo rientravano nei miei slogan politici – si sa che il Partito d’Azione optava per le Regioni – ma (soprattutto) nelle mie aspirazioni poetiche. » (20)
(18) Cf. G. A. BELLONI, Carlo Cattaneo e la sua idea federale, a cura di G. Armani, « Domus Mazziniana », Pisa, Nistri-Lischi, 1974 (cf. surtout les pages 143-150). 
(19) Pour une analyse très détaillée de la linguistique, cf. S. TIMPANARO, « Le idee linguistiche ed etnografiche di Carlo Cattaneo », in id., Classicismo e illuminismo nell’Ottocento italiano, Pisa, Nistri-Lischi, 1965, p. 228-283).
(20) Cf. S. TIMPANARO, « A proposito di un inedito del Cattaneo sulla poesia dialettale », in idem, op. cit., p. 372-373.
(21) C. CATTANEO, « Prefazione », in idem, Opere edite ed inedite di Carlo Cattaneo. Scritti letterari, vol. I, a cura di A. Bertani, Firenze, Successori Le Monnier, 1881, 3-9 (cit. aux pages p. 8-9). Cf. aussi la célèbre critique adressée à Fede e bellezza de Tommaseo (ibid., p. 114-126).
(22) C. CATTANEO, « Sul principio istorico delle lingue europee », cit., p. 147. 
(23) Ibid., p. 191. 
(24) C. CATTANEO, « La città considerata come principio ideale delle istorie italiane », in idem, Scriti storici e geografici, vol. II, a cura di G. Salvemini e E. Sestan, Firenze, Felice Le Monnier, 1957, p. 383-437. 
(25) Sur le problème de l’intégration des traditionnels droits locaux au sein du territoire national unifié dans la pensée de Cattaneo, cf. S. TIMPANARO, « A proposito di un inedito del Cattaneo sulla poesia dialettale », cit., p. 374.
(26) Cf. C. CATTANEO, « Della satira », in idem, Opere edite ed inedite di Carlo Cattaneo. Scritti letterari, cit., p. 127-131 (cf. surtout la p. 129) ; cf. « Notizie naturali su la Lombardia », in idem, Opere edite ed inedite di Carlo Cattaneo. Scritti di economia pubblica, vol. IV, t. 1, a cura di A. Bertani, Firenze, Successori Le Monnier, 1887, p. 181-284 (cf. surtout p. 283).
(27) Cf. S. TIMPANARO, « Le idee linguistiche ed etnografiche di Carlo Cattaneo », cit., p. 229 ; S. TIMPANARO, « L’influsso del Cattaneo sulla formazione culturale e sulla linguistica ascoliana », in idem, op. cit. p. 284-357.
(28) Pour une exposition de l’histoire de cette théorie, cf. S. TIMPANARO, « Le idee linguistiche ed etnografiche di Carlo Cattaneo », cit., p. 246-253.
(29) C. CATTANEO, « Sul principio istorico delle lingue europee », cit., p. 190-191. 
(30)Ibid., p. 191. 
(31) C. CATTANEO, « La città considerata come principio ideale delle istorie italiane », cit., p. 391.
(32) P.P.PASOLINI, Passions, in Il Stroligut, Casarsa, agosto 1945, cit., p. 1-7. Il s’agit de trois poèmes tirés des « Còrus in muart di Guido », de Discors tra na Veça e l’Alba, d’Il Vescul di Concuardia et de Misteri.
(33)Ibid., p. 1. 
(34) Lettre à G. Contini (27 marzo 1946), in P.P.PASOLINI, Lettere 1940-1954, cit., p. 242. Il faut rappeler que, par l’intermédiaire de Contini, Pasolini publie dans Quaderno romanzo une traduction d’une anthologie de la poésie catalane (« Fiore dei poeti catalani », p. 10-32) de Carlòs Cardò, poète catalan exilé à Fribourg en Suisse et auteur du livre Histoire spirituelle des Espagnes.
(35) Cf. G.I.ASCOLI, Scritti sulla questione della lingua, a cura di C. Grassi, Torino, Einaudi, 1975).
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