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Enrico Minardi - La conception de la langue poétique chez Pasolini

Conclusions

I.

Pier Paolo Pasolini, AutoritrattoIl me semble que si l’on situe cette utilisation des théories de Cattaneo et d’Ascoli, faite par Pasolini, dans le cadre de sa poétique de l’époque, on peut aisément se rendre compte de celle qui est son approche de la littérature et des questions linguistiques qui lui sont liées.

Bien qu’il soit surtout un poète et un écrivain, Pasolini n’a jamais eu une approche de la littérature et de la langue pure et désintéressée. Au contraire, il est toujours en quête d’une espèce de légitimation nécessaire et ultime de sa démarche de création littéraire. Dès ses premières œuvres, Pasolini trouve cette légitimation dans un travail de réflexion sur la langue. La réflexion de Pasolini se nourrit notamment, comme de ses aliments les plus importantes, de la philosophie du langage de G. B. Vico et de la pensée linguistique élaborée par Tommaseo, Cattaneo et Ascoli (1) au XIXèmesiècle. L’écriture de Pasolini trouve même sa principale source d’inspiration dans cette activité théorique sur la langue, tellement il semble s’en soucier et y consacrer l’essentiel de son travail de réflexion.

La légitimation de l’œuvre de création littéraire de Pasolini se situe, par conséquent, en dehors de la littérature et de la langue littéraire. D’après Pasolini, celles-ci doivent en effet s’efforcer d’intégrer ce "dehors" et ainsi fonder leur "être littérature" et leur "être langue littéraire". Ce "dehors" est représenté par la langue qui, avant de devenir langue littéraire ou d’assumer d’autres qualifications liées à son utilisation au sein d’une civilisation, est l’instrument principal par lequel l’homme crée sa perception de la réalité, et, par conséquent, la réalité tout court.

Comme je l’ai montré, Pasolini croit avoir trouvé dans le dialecte des paysans de Casarsa au Frioul une espèce de langue-modèle censée être l’expression directe (ou au moins celle qui s’en rapproche le plus) de cette langue poétique des origines à travers laquelle l’homme a créé et crée symboliquement le monde. Bien que l’évolution de la civilisation semble paralyser ce processus de création symbolique en le refoulant à l’intérieur de structures figées, Pasolini essaye de récupérer, par sa poésie et par sa réflexion sur la langue, cette force créatrice originaire de l’acte poétique. Il est évident qu’ici la qualification de poétique réintègre, dans son noyau sémantique, l’ancienne racine du verbe grec (faire, produire, créer).

II.

Ces raisons montrent très bien que Pasolini ne peut pas vraiment adhérer à l’hermétisme, et spécialement à cette forme d’hermétisme représentée par Quasimodo et par les poèmes recueillis par Anceschi dans son anthologie sur les Lirici nuovi. Comme je l’ai montré, il s’agissait là, d’après Pasolini, d’une forme de poésie axée exclusivement sur une recherche verbale à la Mallarmé, dans laquelle, en d’autres termes, le langage poétique n’était fondé que sur des raisons d’ordre esthétique et, par conséquent, subjectives. Et, de plus, j’ai déjà décrit les autres raisons qui poussaient Pasolini à refuser celle qu’il jugeait être une forme extrême du symbolisme : tout comme ce courant de l’hermétisme excluait du domaine de la poésie l’interrogation sur les problèmes moraux de l’homme ; de la même manière, le symbolisme de Mallarmé ne visait qu’à représenter une dimension métaphysique située au delà de la réalité matérielle.

Bien que la recherche poétique de Pasolini et celle des écrivains hermétiques partageaient le même caractère radical, le regard de Pasolini était dirigé vers les fondements de la réalité qu’il croyait avoir repéré dans le langage et spécialement dans le dialecte d’" avant la littérature " de Casarsa. L’attention des hermétiques était par contre concentrée, d’après l’interprétation que Pasolini en donne, hors de la réalité dans une dimension absolue, que le poète avait comme tâche d’atteindre à travers la création littéraire. Pasolini avait d’ailleurs déjà écrit le 3 mai 1943 à Ercole Carletti, le directeur de la " Società Filogica Friulana " à Udine:

"[…] vi confesso subito che benché da me inizialmente amato e per molto studiato l’ermetismo mi è né più né meno lontano che il marinismo o che so io […]." (2)
De la même manière, Pasolini était incapable d’adhérer partiellement à la poésie de Pascoli ou à la poésie dialectale traditionnelle. Le problème de la poésie de Pascoli était, comme on l’a vu, son incohérence linguistique, alors que celui de la poésie dialectale traditionnelle était plutôt sa cristallisation linguistique. Selon Pasolini, Pascoli, tout en en ayant eu l’intuition, n’avait pas su tirer de ses découvertes linguistiques toutes les conséquences possibles qui y étaient impliquées au niveau de l’écriture poétique. Sa poésie n’avait par conséquent pu être que confuse et contradictoire, en même temps qu’elle était aussi traditionnelle et révolutionnaire.

Pour les poètes dialectaux, l’analyse de Pasolini correspond plus ou moins à celle qu’il fait pour Pascoli. Si les plus grands d’entre eux (dans son mémoire, Pasolini avait cité le nom de Di Giacomo) constituent le véritable aboutissement littéraire du romantisme, la majorité n’arrive pas à se débarrasser de ces caractères qui rendent traditionnellement la poésie dialectale médiocre et arriérée, une espèce de mauvaise copie de la poésie italienne. À ce propos, la poésie de Zorutti est exemplaire.

La recherche poétique de Pasolini se propose, alors, de poursuivre celle de Pascoli et des meilleurs d’entre les romantiques, tout en évitant de perpétuer leurs erreurs. Erreurs que Pasolini croit légitime de situer surtout au niveau de leur réflexion sur la langue, qu’il juge insuffisante et, par conséquent, superficielle. Ces défauts sont, pour lui, à l’origine des défauts de leur langue poétique, dont il traite spécialement dans son mémoire de maîtrise et que j’ai longuement analysés dans mon étude.

De ce fait, une grande partie des interrogations de Pasolini ne peut que concerner l’héritage post-romantique. Mais ce problème pose immédiatement (et Pasolini ne fait, au fond, que se référer, directement ou indirectement, à cette question) une autre question : celle de l’héritage de Pascoli et, à travers Pascoli, du romantisme chez un poète contemporain. Les longues analyses de Pasolini sur la langue littéraire, que j’ai examinées et qui accompagnent son écriture poétique, n’ont pour fonction que celle de déterminer les raisons théoriques qui sont à la base de son choix linguistique dialectal. Choix qui, comme je l’ai souligné, ne pouvait qu’être étonnant chez un poète dont la langue maternelle avait été l’italien et qui avait grandi et s’était formé d’un point de vue intellectuel dans un milieu dominé – pour des raisons politiques aussi - par l’italien.

III.

Friuli, Danza popolareEn faisant allusion surtout à la philosophie du langage de Vico et à l’intérêt des romantiques (et spécialement de Tommaseo) pour la poésie et le langage populaire, j’ai essayé de repérer les raisons qui ont pu pousser Pasolini à accomplir un tel choix. J’ai cru les découvrir dans la perception que Pasolini avait, à cette époque, du langage poétique comme d’une langue capable de s’enraciner dans les corps et les choses et, de ce fait, d’exprimer les données de la sensibilité humaine. Qualités que l’italien – qui représente en ce moment le pôle négatif au sein de sa réflexion – ne possédait pas, ou, plutôt, ne possédait plus.

J’ai, à cet égard, essayé de suivre le déclin de la langue italienne à l’époque romantique, ainsi que Pasolini la dénonce dans plusieurs écrits. Suivre ce chemin était la seule condition qui pût me permettre d’expliquer les raisons de son choix linguistique si personnel et original. Celui-ci s’enracine dans une espèce d’opposition dialecte-italien dont les raisons théoriques sont, à cette époque, déjà claires chez Pasolini. Pour les mettre au jour, j’ai fait aussi référence à la différence entre langue majeure et langue mineure, ainsi que G. Deleuze et F. Guattari le définissent dans leur œuvre Mille plateaux. J’ai ainsi éclairé que cette différence ne fait pas forcément allusion à la quantité de gens parlant l’une ou l’autre langue, mais à l’état de variation virtuelle des langues. La langue qui est capable de s’adapter sans cesse à l’expression des flux de désir de ses parlants et, par conséquent, de se transformer pour correspondre ainsi aux métamorphoses d’une réalité en évolution continuelle, est une langue " mineure ". Une langue qui se refuse à ce changement est, par contre, une langue "majeure". Il est évident qu’une langue poétique véritable ne peut qu’être "mineure" et que le caractère "majeure" ou "mineure" d’une langue dépend en dernier ressort des conditions politiques auxquelles une société est subordonnée à chaque moment de son histoire.

Un grappolo d'uva. La produzione vinicola del Friuli è notevole, per quantità e qualitàSi Pasolini n’a pas un cadre tout à fait clair et précis de ces questions, tel qu’on peut l’avoir aujourd’hui, cependant il les pressentit de manière très palpable. Il est, de ce fait, à même de les porter à un tel niveau de clarté théorique dont elles n’avaient jamais bénéficié dans la réflexion des écrivains romantiques, ainsi que dans celle de Tommaseo et de Pascoli.

Pasolini montre alors que la thématique de la langue littéraire est liée de manière essentielle à des questions d’ordre culturel et politique, qui en façonnent et affectent de manière essentielle l’espace. La stricte relation entre identité linguistique et autonomie politique, telle qu’elle s’affiche dans les articles que Pasolini publie dans le Stroligùt, constitue une preuve certaine de cette prise de conscience fondamentale.

L’espace de la langue n’est plus définissable, par conséquent, dans les termes idéalistes de la linguistique de Saussure, qui en Italie avaient à cette époque trouvé une transportation efficace dans l’œuvre de Giulio Bertoni. Je peux alors avancer l’hypothèse que Pasolini dépasse, sans s’en rendre vraiment compte, toute théorie linguistique idéaliste, du moment qu’il n’a pas recours à un plan idéal afin de comparer continuellement celui de l’expression concrète pour en déduire la normativité. Au contraire, Pasolini tend à ancrer la langue et son évolution aux conditions matérielles de sa genèse et de la psychologie de ses parlants (ce qui a été, en grande partie, le sujet du troisième chapitre).

Antiche botti dipinte in un'azienda agricola friulanaLe grand mérite de Pasolini est d’avoir affiché une grande sensibilité face à ce genre de questions et d’en avoir osé proposer une solution sur le plan de la poésie, en suivant ici l’exemple de Tommaseo et de Pascoli, tout en essayant d’aller, dans ses réponses, plus loin que ses maîtres. Le plan de la poésie est ainsi redéfini par celui de la langue et vice-versa, comme je l’ai montré lorsque j’ai étudié l’influence de Vico sur les écrivains romantiques et, à travers eux, sur Pasolini lui-même.

Ces années de formation ne pourront jamais faire oublier à Pasolini que la langue est l’œuvre de la création de l’homme et que sa fonction est ontologique, car elle est créée pour que la réalité soit, d’une certaine manière, créée elle aussi. En même temps, ces années feront comprendre à Pasolini que la poésie ne re-crée la langue que pour "revenir" à cette réalité dont elle est la source, mais dont elle risque toujours de s’éloigner.

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NOTE

(1)  1En ce qui concerne la position d’Ascoli sur la « question de la langue », on peut l’assimiler à celle de Cattaneo. Commune est, par exemple, leur polémique contre Manzoni (cf. G.I. ASCOLI, « Proemio » à Archivio glottologico italiano, in idem, Scritti sulla questione della lingua, cit., p. 5-45.
(2)Cette lettre se trouve in N. NALDINI, « Al nuovo lettore di Pasolini », cit., p. 56.

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Enrico Minardi, La conception de la langue poétique chez Pasolini
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