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Céline Parant - De Giotto à Caravage: la troisième dimension picturale dans quelques films de Pasolini I Les représentations picturales du cinéma pasolinien: entre esthétique et sacralité de la technique 2) Cinq types de représentations pour la conquête d’une autre dimension c) Le tableau vivant et le pastiche : les œuvres les plus explicitement citéesLorsqu’il termine son deuxième film Mamma Roma en 1962, Pasolini s’insurge contre les critiques qui semblent confondre « les faits stylistiques internes » d’une référence picturale avec des « reconstitutions de tableaux » (44). En effet, ces dernières sont très rares dans son cinéma puisqu’elles se retrouvent dans seulement deux films, La ricotta et Le Décaméron (1970-71), sous la forme la plus corporelle qui soit : le tableau vivant. L’Encyclopedia dello spettacolo le définit ainsi : « Scena teatrale muta ed immobile, in cui uno o più mimi, spesso dilettanti, riproducono, con la posizione del corpo, e l’espressione del volto, una scena storica, o immaginaria, o allegorica, o un capolavoro dell’arte figurativa. » (45). Ce type de scène, dont les origines remontent au Moyen Age où l’on reproduisait des passages des évangiles lors de fêtes, s’est développé au théâtre, surtout dans le drame et le mélodrame, pour les épisodes qu'on ne pouvait jouer (scènes de champ de bataille), pour fixer des images saisissantes (reconnaissances, surprises de coupables), ou pour contourner l'interdiction de jouer certaines scènes sacrées (46). Cependant, l’évidence de ces références picturales ne vient pas seulement du fait qu’elles soient interprétées par des personnes réelles faites de chair et d’os, mais surtout du fait qu’il s’agisse de pastiches, performances consistant en l’imitation stylistique d’une œuvre de maître, littéraire ou artistique, dans un but d’exercice de style ou parodique. On peut d’ailleurs noter que la tradition du pastiche n’est pas chose nouvelle chez Pasolini, puisqu’il l’utilisait déjà lors de l’écriture de ses premiers romans, les paroles dialectales des Ragazzi di vita s’intercalant entre quelques citations littéraires.
Ces reconstitutions, outre le fait d’être les premières références maniéristes utilisées par Pasolini, sont les premiers exemples de couleur dans son cinéma ; elles représentent les passages en Technicolor du tournage du film dans le film, qui alternent avec la réalité du tournage et de la faim de Stracci, filmées en noir et blanc. Les couleurs maniéristes ont profondément marqué l’amateur d’art puisque, outre le fait de vouloir les utiliser à travers certains de ses films (La ricotta notamment, mais aussi Médée pour certains costumes comme on l’a vu (50)), il en parle dans de nombreux écrits : « […] la Deposizione del Pontormo a colori, coi colori che sfolgorano in pieno petto. Colori ? Chiamali colori…» (51). Pour lui, les couleurs maniéristes reflètent le climat de tension régnant dans cette peinture, tension qui va atteindre son paroxysme pour éclater lors du tournage des deux tableaux vivants dans La ricotta. Il était prévu dans le scénario de s’inspirer, pour ouvrir le film, d’une œuvre de Pontormo, la fresque représentant L’Incoronazione dans la Certosa de Galluzzo. Elle a été finalement remplacée par la Déposition de Rosso Fiorentino, peut-être par nécessité chronologique pour le déroulement du film. Ce premier pastiche s’inspire d’une œuvre novatrice qui montre un Christ « très original », représenté « à peine décroché de la Croix, la tête tombée sur l’épaule […] hirsute, verdâtre, et le visage empreint d’un soupçon de bonheur » (52), sans oublier d’ajouter à cette description le découpage de la scène au ras du cadre (on ne voit pas les extrémités de la Croix), la tension entre les formes rigides des décors et celles plus mouvantes, correspondant au contenu, des corps, et bien sûr les déformations des figures et les contrastes de couleur, marquant le pathétique de l’instant. Le deuxième pastiche du court-métrage s’inspire de la Déposition du Pontormo, située encore aujourd’hui dans son emplacement d’origine, la petite chapelle Capponi de l’église Santa Felicita, et souvent considérée comme l’un des chefs-d’œuvre de l’art maniériste, par l’utilisation d’une lumière diaphane (troisième type de lumière qui intéresse le cinéaste), de couleurs saturées mais parfaitement maîtrisées, de l’association de la force des corps michelangelesques avec la douceur des drapés. Il est intéressant de noter la façon dont Pasolini filme ces tableaux. Il commence par un plan d’ensemble puis propose par le montage un va-et-vient continuel entre ce plan général et des plans médians, ainsi que des gros plans présentant un personnage ou un groupe de personnages à la fois. Les plans restent toujours fixes (mis à part quand certains personnages bougent car la caméra peut les suivre) et le zoom est proscrit de ces séquences alors qu’il est utilisé dans le reste du court-métrage, ce qui est d’ailleurs la première fois dans le cinéma pasolinien : les tableaux vivants n’en ressortent que plus statiques. Cependant, si Pasolini a utilisé cette manière précise de filmer, ce n’est pas seulement pour conserver un certain immobilisme propre aux représentations sur un espace plan mais aussi pour respecter une des nombreuses leçons prodiguées par Roberto Longhi, qui suggérait l’alternance du « montrage » (qu’il soit filmique ou photographique) et par-là même du regard, entre « l’ensemble de l’œuvre et ses détails », c’est-à-dire « i totali e i dettagli », afin de la comprendre en profondeur. Ce que le jeune Pier Paolo observait par la succession des diapositives dans les salles de cours de Bologne (53), Roberto Longhi et Umberto Barbaro l’ont théorisé en 1947 dans un documentaire sur Carpaccio : «L’uso della macchina da presa nella lettura cinematografica nelle opere d’arte, deve limitarsi alla sua possibilità di isolare particolari e di avvicinarli enormemente » (54). Pasolini admire les deux artistes pour leurs qualités stylistiques, figuratives et de mise en scène, et les comprend en les filmant avec une fidélité qui ne fait aucun doute. Il réutilise par exemple dans la première œuvre filmée l’échelle marquant la profondeur et le fond bleu cassant cette profondeur. Dans la seconde, le Christ finit par tomber du fait de sa position et de son poids : la pesanteur des corps qui était latente sur le tableau devient une réalité physique lors du filmage de ce tableau. La compréhension n’empêche pas une appropriation puisque Pasolini fait de ces peintures ses propres tableaux vivants, grâce à l’ajout de personnages ou d’éléments qui n’apparaissaient pas sur les œuvres initiales. Ainsi, deux soldats noirs élargissent le champ du pastiche du tableau du Rosso, et l’ajout d’une colonne et d’un piédestal antiques en ruines dans son pastiche du Pontormo lui fait dire : « […] questi ruderi mi sono piaciuti come potrebbero essere piaciuti al Pontormo […] » (55).
Pour les rares tableaux vivants utilisés dans le cinéma de Pasolini, on peut donc parler de pastiches, c’est-à-dire d’œuvres reconnaissables, de peintures explicitement citées, créations initiales d’artistes admirés par le cinéaste.
Il
existe encore un autre type de citation en trois dimensions, un peu particulier
celui-ci. Il s’agit d’une citation non pas esthétique mais plutôt
artistique et agissant comme une mise en abîme, puisque Pasolini
étudie le processus de création picturale en incarnant lui-même
un créateur dans Il Decameron (1970-1971). Pour ce film,
le réalisateur s’inspire du célèbre recueil de nouvelles
de Boccace écrit entre 1349 et 1351 ; il en reprend quelques passages
dont la cinquième nouvelle de la « sixième journée
», relatant l’histoire de Giotto et d’un de ses amis, Messer Forese
da Rabatta. Et c’est sans doute par modestie que Pasolini n’interprète
pas l’artiste en personne mais « son élève le plus
doué » (56). La référence
est plus que reconnaissable car elle est ouvertement citée dans
les paroles ainsi que dans le tableau vivant rêvé. La citation
concerne ici le peintre en tant qu’artiste, en tant qu’homme. Pasolini
fait donc toujours référence à ce qu’il aime, mais
d’une autre manière. En effet, il s’agit plutôt d’une citation
savante d’un artiste pour un autre artiste, une sorte d’hommage «
philologique » (puisque le récit retrace tout un processus
de création), que d’une citation dont le but est purement esthétique.
Cependant, l’esthétisme n’est pas absent de cette séquence
fractionnée (57), bien au contraire. On peut
en effet voir un tableau vivant ainsi que de nombreuses étapes de
la création d’une œuvre, dont les fresques en train d’être
peintes sur les murs de l’église napolitaine. De plus, certains
critiques ont rapproché la tenue que porte le peintre avec certaines
tenues observées sur des peintures de Vélasquez (58).
Cependant, cette citation va bien au-delà de la simple recherche
esthétique et ne peut, pour cette raison, être étudiée
comme les autres. Elle fera donc l’objet de la troisième partie.
e) L’affaire Mantegna: une fausse citation volontaire? (59)On a pu constater que certaines citations semblaient à première vue énigmatiques mais ne l’étaient finalement pas, car une citation picturale pasolinienne ne naît pas nécessairement de l’inspiration d’une seule œuvre mais de plusieurs, d’un style et d’une technique, et même de plusieurs styles et de plusieurs techniques. Toutes sont donc issues d’une inspiration que l’on a pu retrouver. Cependant, une citation importante manque à cette légère description. Il ne s’agit pas d’un oubli mais d’une mise en valeur ; elle pose un nouveau problème, puisqu’elle semble être une énigme insoluble, ou tout du moins irrésolue jusqu’à présent : la mort d’Ettore à la fin de Mamma Roma est-elle une citation du Christ mort d’Andrea Mantegna?
L’artiste qui a exécuté cette toile, Andrea Mantegna (1431-1506), a laissé une marque importante dans l’histoire de l’art car il est l’un des premiers à introduire une sorte de laideur réaliste dans ses tableaux, par des visages pleurants souvent placés à hauteur humaine afin de toucher le spectateur. On pourrait donc se dire que cet aspect de l’art du maître padouan a séduit Pasolini. Cependant, ce qui a intéressé la grande majorité des critiques de Mamma Roma n’est pas cette laide apparence mais une innovation tout aussi importante : dans cette œuvre, Mantegna utilise pour la première fois la perspective albertienne pour représenter un corps humain allongé, élaborant ainsi la technique du raccourci. Ettore étant représenté dans la séquence de sa mort en raccourci sur son lit de contention, la citation est alors évidente pour les critiques : Pasolini s’est inspiré de cette toile, voulant introduire dans son cinéma la laideur du monde comme le peintre l’avait fait cinq cents ans auparavant, et son raccourci cinématographique, effectué à l’aide d’une dolly (61), ne commence en sens inverse de celui de Mantegna (62) que pour se réapproprier une citation trop évidente. Cette évidence est évoquée par les critiques dès la sortie du film, dont la première projection a lieu lors de la XXIIIème Mostra de Venise le 31 août 1962, et continue encore aujourd’hui à être citée comme une référence pasolinienne par la majorité des biographes. C’est ainsi qu’on a pu lire, au moment de la sortie du film et encore aujourd’hui : « […] come non pensare al Cristo Morto del Mantegna [...]» (63), « [la sequenza] ricorda in parte il Cristo del Mantegna » (64), « le plan de son agonie reconstitue alors explicitement la toile d’Andrea Mantegna, le Christ mort » (65). Il convient d’abord de signaler que l’idée de cette scène, et même de tout le film, est basée sur une histoire vraie car Pasolini avait lu dans un journal un fait divers sur la mort d’un jeune détenu dans la prison romaine de Regina Coeli, survenue alors que le jeune homme était lié à un lit de contention. Là encore la citation est avant tout basée sur la réalité avant d’être inspirée par la peinture. De plus, il n’est pas fait mention dans le scénario du nom de Mantegna, ni d’une référence picturale particulière, mais tout de même d’une référence figurative, puisque Ettore est vu comme un « petit crucifix » : « Ettore è legato al letto. Mezzo nudo [...]. È come un piccolo crocifisso, con le braccia tese, coi polsi legati: legati sono anche i piedi, e una cinghia gli stringe anche il petto » (66). Il est vrai que certains personnages crucifiés de Pasolini sont filmés en contre-plongée, ce qui confirme cette idée christique ainsi que le rapport perspectif. On peut aussi noter un autre raccourci qui n’a pas été autant polémique mais pourtant évocateur, dans L’Evangile. En effet, Hérode meurt au milieu des notables juifs de sa cour : il est vu dans un même type de raccourci au premier plan, les notables étant au second plan, groupés de la même manière que les dignitaires discutant lors de la Flagellation du Christ de Piero della Francesca (67). Le raccourci de Mamma Roma ne sera donc pas unique, mais sera le plus polémique, notamment à cause des déclarations de Pasolini. Il va jusqu’à nier
la citation de manière vive et acharnée et s’en prend à
la soi-disant incompétence des critiques dans un article de l’hebdomadaire
communiste Vie Nuove en octobre 1962 : « […] siccome, nel
finale, la figura di Ettore è vista di scorcio, ecco che tutti,
in coro, hanno fatto il nome del Mantegna! Mentre il Mantegna non c’entra
affatto, affatto! Ah, Longhi, intervenga Lei, spieghi Lei, come non basta
mettere una figura di scorcio e guardarla con le piante dei piedi in primo
piano per parlare d’influenza mantegnesca! Ma non hanno occhi questi critici?
Non vedono che bianco e nero così essenziali e fortemente chiaroscurati
[...] richiamano pittori vissuti e operanti molti decenni prima del Mantegna?
O che se mai, si potrebbe parlare di un’assurda e squisita mistione
tra Masaccio e Caravaggio? » (68).
Le réalisateur de Mamma Roma accuse
même les critiques d’« ingénuité
», d’« incompétence », et les qualifie de «
mercenaires qui, au fond de leur cœur de petits-bourgeois, éprouvent
pour la culture, le plus profond mépris idéologique »
(69). Cette explication virulente a transformé
le désaccord initial en débat, voire en une réelle
affaire. La majorité des critiques voit dans la déclaration
pasolinienne de la coquetterie, mais certains, sans doute vexés
ou simplement sûrs de leur fait, y voient de l’incompétence
artistique. On peut donc lire des réponses plus ou moins respectueuses,
comme « […] e là egli [Ettore] muore determinando una suggestiva
immagine che a P.P.P. sembra un Masaccio e a me, invece, un Mantegna »,
ou encore « […] sebbene il cineasta, non senza civetteria, abbia
sempre negato di essersene ispirato deliberatamente! » (70).
Et si la coquetterie n’était en fait, comme le pense Hervé
Joubert-Laurencin dans les Écrits sur la peinture, qu’une
« fausse citation volontaire »? Pasolini aurait-il pu aller
jusque-là pour constater le conformisme de la majeure partie de
la critique italienne? Pour lui, la question ne se situe pas là
où la critique la cherche : « Mais enfin, les références
picturales étaient considérées comme des faits stylistiques
internes, et non pas, grands dieux! comme des reconstitutions de tableaux!
» (71). Volontaire ou non, cette citation est
éminemment picturale.
Ces citations, si elles ne sont pas toutes explicites ou aisément reconnaissables, comme Pasolini peut le constater lui-même (72), sont toutes délibérées. Il peut les assumer ouvertement et être d’accord avec la critique, ce qui est le plus souvent le cas (à propos de la lumière masaccienne, du décor giottesque ou encore des pastiches maniéristes de La ricotta). Il peut aussi ne pas les commenter, ne pas démentir la critique quand elle trouve une citation nouvelle qui semble évidente pour tous (de nombreuses scènes de L’Evangile, la table de victuailles caravagesque de La ricotta, etc…). Mais il peut aussi ne pas les assumer de manière déterminée comme on vient de le voir avec la non-citation du Christ Mort de Mantegna. --------------------------
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