Pour les internautes français
 


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"Pagine corsare"
Pour les internautes français

LETTRES FRANÇAISES
Pier Paolo Pasolini:
Vivant, «par le langage et par le coeur»
l'Humanité - Rubrique Cultures
Jérôme-Alexandre Nielsberg
25 octobre 2005

Parmi les bonnes surprises de la rentrée éditoriale, cinq ouvrages sur Pier Paolo Pasolini. Une preuve, s’il en fallait, de l’intensité de sa présence et de son influence, trente ans après son assassinat.

Le 1er novembre 1975, selon l’ignoble et vieille méthode du passage à tabac ; mobile : intolérance et crapulerie. Puis, plus cruellement encore, de manière symbolique, par décision de justice en 1979 ; motif : élimination politique. Deux fois, Pier Paolo Pasolini fut tué. Cependant, qu’espérait-on : réduire au silence son exigence de vérité, forcer l’oubli ? Dans les deux cas, c’était ne pas avoir pris suffisamment au sérieux ce qu’il avait écrit, ce qu’il avait mis en image : « Pour moi, la mort est le sommet de l’épopée et du mythe. » Mais comment ont-ils pu imaginer que l’enfant de Roberto Longhi, de Rossellini, de Pascoli, cet « acteur de la scène littéraire, politique et cinématographique de l’Italie des années cinquante, soixante et soixante-dix », comment ont-ils pu imaginer que le « frère de Moravia, de Godard, de Gadda, de Penna », comme le rappelle justement René de Ceccaty dans la biographie qu’il lui consacre (1), comment ont-ils pu imaginer donc que Pasolini se tairait une fois écrasé ? « Il n’y a pas de groupes de jeunes, que l’on rencontre dans la rue, qui ne pourraient être un groupe de criminels. Aucune lumière dans leurs yeux ; leurs traits sont des traits altérés, qui les font ressembler à des automates, sans que rien de personnel ne vienne les marquer de l’intérieur. Leur stéréotypie les rend suspects. Leur silence peut précéder une demande anxieuse de secours (quel secours !) ou bien un coup de couteau » : il fallait être passionnément aveugle pour ne pas voir que le poète cinéaste avait prévu de longue date l’éventualité d’une telle fin. Qu’il l’avait, osera-t-on dire, préparée ! Nombre d’articles réunis par la suite dans les Écrits corsaires étaient parus dans les journaux, parmi lesquels le fameux Roman des massacres où il dénonçait les agissements quasi mafieux, délibérément antidémocratiques de la classe politique italienne dans sa presque totalité. Les Cent Vingt Journées de Sodome, son plus grand film, était déjà lancé dans le circuit de la distribution en salles. Pétrole attendait dans les tiroirs sa parution... Aujourd’hui, les petits malfrats qui l’ont roué de coups, parmi lesquels le jeune Pelosi, sont retournés au néant, d’où son désir sexuel les avait tirés. Les magistrats, les politiciens de sinistre mémoire qui l’exécraient n’ont pas passé la rampe de l’histoire. « Après ma mort, donc, on ne sentira pas mon absence » : pour les enfants de Salò, pour cette racaille homophobe et fasciste, l’échec.

Le poète a toujours raison. Trente ans après la disparition de son auteur, à l’heure de ce qu’il appelait la « nouvelle préhistoire », l’oeuvre de Pasolini, et Pasolini par cette oeuvre, continuent de nous parler, diserts, toujours plus pertinents. Preuve en est l’actualité éditoriale de ce mois d’octobre autour du géant italien. Cinq ouvrages, autant de réponses prenant place dans une conversation sans cesse renouvelée. Quels en sont les thèmes ? La littérature, le cinéma et la politique, bien sûr : plus que jamais. À l’instar de son maître en marxisme, le philologue Antonio Gramsci, Pasolini n’envisageait pas de révolution prolétarienne sans bouleversement de ces superstructures.

Cinéma pour commencer. « À l’extrême de la valeur d’explosion, quelque chose dans l’image, ou dans le plan, résiste, qui lève les yeux vers nous », note Alain Naze dans « Image cinématographique, image dialectique. Entre puissance et fragilité », l’article qu’il a écrit pour le dossier Pasolini de la revue Lignes (2). Et en effet, cette Trilogie de la vie où Pasolini magnifie un passé fantasmé dans lequel l’homme avait un accès direct à ses désirs, qui fut une oeuvre centrale dans son évolution cinématographique et par laquelle il déplorait déjà le triomphe de « l’irréalité de la sous-culture des mass media et donc de la communication de masse », ne remplit-elle pas mieux maintenant son rôle qu’hier ? Non pas malgré l’aspect quelque peu daté de sa manière de réaliser, mais grâce justement à elle. « Son cinéma comme résistance, active, de l’archaïque, contre l’irréalité consumériste, résistance dont la fragilité est tout entière dans la fulgurante irruption d’un regard sans âge. » Comment l’influence de Pasolini sur le cinéma contemporain se manifeste-t-elle, concrètement ? Marco Tullio Giordana, le réalisateur de Nos Merveilleuses Années, répond dans son Pasolini mort d’un poète (3) : « Chaque fois sans le vouloir, il se trouve que je reviens à lui. Dans I Cento Passi (Les cent pas), il y a une scène où la mère de Peppino Impastato écoute son fils lui lire la Supplique à ma mère. Nos meilleures années le rappelle dans son titre même. Dans chaque travail que je fais, je sais que je retrouverai une trace de lui, y compris involontaire, un éblouissement venu de lui. »

Littérature, ensuite. Point n’est besoin de s’attarder pour percevoir que son style romanesque, que le génie de sa poésie n’ont pas pris une ride. Citons, pour l’exemple, ces quelques lignes extraites d’Operetta marina par René de Ceccaty en vu de conclure son chapitre « Pasolini, le romancier et le poète » dans Sur Pier Paolo Pasolini (4) : « Les silhouettes des paysans égrenaient dans la lumière poudreuse leurs gestes rustiques, c’était le sentiment mystérieux d’un lied qui enfermait comme une strophe de petits vers rimés mes camarades de l’église ; il en faisait presque des symboles dotés de voix, qui se mettaient à vivre leur existence propre, ravie vers l’extérieur, vers la saveur crue de Sacile. » Ou ces quelques vers cités par Bertrand Levergeois dans son Alphabet du refus (5) : « Quant au futur, écoutez : / vos fils fascistes / vogueront / vers les mondes de la nouvelle préhistoire. / Moi, je resterai là, / comme est celui qui rêve son malheur/sur les bords de la mer / où recommence la vie. »

Politique, enfin. Ainsi que le remarque Bertrand Levergeois,

« face à l’homologation néocapitaliste de la bourgeoisie, laquelle vampirise le monde entier, l’hérésie Pasolini, elle, n’a rien à voir avec cette fausse révolte qui vise à substituer à l’orthodoxie une autre orthodoxie ».
Rappelons parmi tant d’autres ces deux occurrences que furent la dénonciation opérée par Pasolini de ce que l’on a appelé la « libération sexuelle » et son rejet des révoltes étudiantes de la fin des années soixante : « La vraie tolérance (que le pouvoir a feint d’assimiler et de faire sienne) est le privilège social des élites cultivées, tandis que les masses "populaires" jouissent aujourd’hui d’une horrible larve de tolérance, qui met en eux une intolérance et un fanatisme presque névrotique. » Paul Magnette dans son article « Pasolini politique » (revue Lignes, n° 18) indique à juste titre que l’écrivain, qui ne cachait pas son homosexualité, qui même revendiquait son désir, a très vite perçu la place que la « libération sexuelle » prenait en réalité dans la structuration d’un système capitaliste, système qui non seulement impose de jouir mais prescrit une certaine jouissance : « Une convention, un devoir social, une anxiété sociale, une caractéristique inévitable de la qualité de vie du consommateur. » Foucault le premier, puis, plus récemment, la multitude des études queer et féministes donnent raison à son appréciation politique du phénomène. Quant aux révolutionnaires de 68, voici ce que Pasolini en disait :
« Vous avez des visages de fils à papa. / Bon sang ne ment pas. / Vous avez le même regard mauvais. / Vous êtes trouillards, hésitants, désespérés / (parfait !) mais vous savez aussi comment être / dominateurs, maître chanteurs, sûrs de vous. »
L’avenir, c’est-à-dire notre présent, c’est-à-dire ce que sont devenus les personnalités du « mouvement de Mai », ce que sont devenus les Alexandre Adler, Edwy Plenel et consorts, les milliers d’autres aujourd’hui à la tête de l’industrie culturelle partout en Europe, vérifie son jugement.

Si « la mort n’est pas / dans la non-communication / mais dans le fait de ne plus pouvoir être compris », tué en 1975, Pasolini Pier Paolo n’est pas encore mort, non.

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(1) Pier Paolo Pasolini, de René de Ceccaty. Éditions Gallimard, octobre 2005. 
(2) Lignes n°18. Pier Paolo Pasolini. Éditions Lignes, octobre 2005. 
(3) Pasolini, mort d’un poète. Un crime italien. De Marco Tullio Giordana. Éditions Le Seuil, octobre 2005. 
(4) Sur Pier Paolo Pasolini, de René de Ceccaty. Éditions du Rocher, octobre 2005. 
(5) Pasolini, l’alphabet du refus, de Bertrand Levergeois. Éditions Le Félin, octobre 2005. 

* Le titre de l’article est une citation des Cendres de Gramsci (Poésies, Éditions Gallimard).

 


Pier Paolo Pasolini - Vivant, «par le langage et par le coeur»
 

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