"Pagine
corsare"
Cinéma
Le Décaméron
de Pier Paolo Pasolini
Traduction de Justine Lalot
Avec Decameron (1971),
ainsi que pour les deux autres films suivants (Les histoires de Canterbury
et Les contes des mille et une nuits) avec lesquels il constitue
ce qui sera ensuite défini La trilogie de la vie, Pasolini
propose d’exalter les valeurs de la corporéité et de la vitalité
sexuelle.
«Decameron
est une œuvre qui veut être complètement joyeuse, de manière
abstraite », déclare le réalisateur.
Et il ajoute:
«La joie de
vivre qu’il y avait dans Boccace (aussi dans les histoires tragiques) provient
de l’optimisme de Boccace. L’optimisme de Boccace était un optimisme
historique.
C’est-à-dire,
à l’époque durant laquelle il vivait, explosait cette merveilleuse
et grandiose nouveauté, qu’était la révolution bourgeoise
: c’est-à-dire que naissait la bourgeoisie ? Et, à ce moment,
autour de Boccace, la bourgeoisie avait la grandeur, qu’elle aurait atteinte
seulement à certains moments, et à certains stades, et à
certaines, disons-le ainsi, époques marginales de son histoire.
[…] Donc Boccace a vécu à ces moments d’explosion, de naissance,
de début d’une nouvelle ère. Et cet optimisme qui était
le sien, qui est rationnel et logique (parce que la raison est le signe
de la bourgeoisie), fait en sorte que l’œuvre de Boccace est une grande
œuvre joyeuse.
Evidemment, tout cela ne
fonctionne pas pour moi. J’ai reconstruit un Boccace à moi, particulier.
Mon Boccace est infiniment plus populaire que le Boccace réel. Le
Boccace réel est populaire dans un sens beaucoup plus vaste que
ce terme : la bourgeoisie était comprise alors légitimement
dans le populaire (les institutions étaient encore féodales,
étaient encore aristocrates. Le pouvoir était encore un pouvoir,
ou métaphysique avec le pape, ou encore était donc un pouvoir
sacré). Donc, la bourgeoisie, d’une certaine manière, était
extrêmement plus proche du peuple. […] Donc, j’ai retrouvé
cette joie (qui dans Boccace est justifiée excellemment par le fait
que lui vivait la naissance merveilleuse de la bourgeoisie) et je l’ai,
disons-le ainsi, remplacée par cette innocente joie populaire, dans
un monde qui est aux limites de l’histoire, et dans un certain sens, hors
de l’histoire.»
Le film reprend des nouvelles
histoires de Giovanni Boccace, le grand poète et narrateur du 14ème
siècle, parmi lesquelles deux épisodes-guides, celui de Ser
Ciappelletto (interprété par Franco Citti : personnage libertin
et immoral en plus d’assassin qui, au moment de mourir, se fait passer
pour saint) et celui du disciple (élève) de Giotto, qui est
interprété par Pasolini lui-même : en une clé
autobiographique, le réalisateur-acteur souligne le rapport entre
la vie, le rêve et l’art (à la fin du film, Pasolini-disciple
de Giotto fêtera avec ses travailleurs l’entreprise accomplie, puis,
regardant la fresque – son film – dira : « Pourquoi réaliser
une œuvre quand il est aussi beau de seulement la rêver ? »).
Un
« intermède », pour ainsi dire, est représenté
par le songe halluciné, réalisé par le disciple de
Giotto (Pasolini) et reproduit dans les images cinématographiques
ressemblant à des peintures du 14ème siècle.
Les thèmes du rêve
sont le paradis (avec une très belle Silvana Mangano qui incarne
la Madone (La Vierge) et l’enfer : les représentations des «
cadres » sont très suggestives.
Dans les dialogues,
le dialecte napolitain est utilisé. « J’ai choisi Naples »,
dira Pasolini, «parce que c’est un nœud historique : les Napolitains
ont décidé de rester ce qu’ils étaient et, ainsi,
de se laisser mourir».
Cinq des neuf histoires sont
« licencieuses » (osées), c’est-à-dire que l’érotisme
y prend le dessus. Ce sont celles-ci : Masetto de Lamporecchio, maraîcher,
feint d’être idiot et sourd-muet pour se mettre au service des sœurs
du couvent, toutes curieuses d’expérimenter les délices qui
peuvent dériver du fait de coucher avec un homme, au point ensuite
de crier au miracle quand Masetto cesse d’être muet ; Peronella se
fait satisfaire par un jeune qui est son amant, tandis qu’elle incite son
mari stupide, ignare et content, à nettoyer avec soin l’intérieur
d’une jarre ; Caterina, avec l’excuse de la chaleur, dort sur le balcon
pour recevoir la visite de son amoureux et prend ensuite tendrement soin
du « rossignol » de son petit ami ; Gemmata se fait posséder,
sous les yeux de son mari, par Don Gianni, qui déclare fourbement
être en train de mettre sur pied un enchantement pour la transformer
en jument ; Tingoccio revient de l’au-delà, suite à un pacte
conclu avec Meuccio (qui ne veut plus avoir de rapports avec les femmes
parce qu’il ne peut oublier que c’est ce qui l’a condamné à
l’enfer), lui assurant que, « là-haut », faire l’amour
n’est pas considéré comme un péché et que,
donc, s’il le fait, il méritera le paradis.
Il y a en outre, justement
au début du film, la nouvelle avec laquelle est racontée
la victoire d’Andreuccio de Pérouse (Ninetto Davoli) venu à
Naples pour acheter des chevaux.
Il est volé dans un
quartier malfamé par une jeune fille qui, l’assurant d’être
l’une de ses sœurs, le détrousse après l’avoir fait tomber
dans un puits noir ; après quoi Andreuccio est obligé par
des voleurs sacrilèges à spolier le cadavre d’un archevêque
et à récupérer un rubis qui le rembourse du vol subi
précédemment. Un vieux raconte ensuite une autre histoire
qui se passe dans un couvent, introduisant de cette façon la nouvelle
de Masetto.
Sur la sexualité et
sur les manières dont Pasolini la représente dans le film,
je rapporte ce qu’écrit le critique Serafino Murri dans Pier
Paolo Pasolini, Editeur Il Castoro, Milan :
«
Quant à la sexualité, la pierre du scandale pour les bien-pensants
« traditionnels » de l’époque, la naturelle délicatesse
avec laquelle ces gens rosses vivent la dimension corporelle, l’adultère,
la manigance, le pur appétit sexuel, vue aujourd’hui, avec le regard
d’une fin de siècle dans lequel on ne sait pas si la sexualisation
de la marchandise est plus obscène que l’antique (et désormais
industrielle) marchandisation du sexe, fait sourire de la sobre existentialité
de Pasolini, de qui le tourmenté rapport avec le sexe ne passe pas
même pour un instant la dimension personnelle, pour lequel les images
ne deviennent jamais manie élucubratoire d’un goût de la diversité
à laquelle nous sommes habitués par beaucoup de plus ou moins
déclarés ses épigones d’aujourd’hui. Le flot de dénonciations
(après les années 80’) reçues dans toutes les villes
d’Italie, avec l’accusation de pornographie (dans une période pendant
laquelle par ailleurs il commence à prospérer dans le marché
du film à lumières rouges), entre une saisie et l’autre,
ils n’interdisent pas au film de devenir un vrai succès commercial
et de se voir attribuer l’Ours d’argent au festival de Berlin en 1971.
Le lynchage moral fait au réalisateur assume des tons caricaturaux
à tel point que ça résulte, désormais, difficilement
crédible. La seule chose qui ne sera pas pardonnée au réalisateur,
de la part de « sa » gauche (tandis que les néo-fascistes
l’accusaient, dans leurs tracts, d’être un partisan de la subversion
« rouge ») est clairement d’avoir perdu le sens de la réalité
comme d’une réalité qui engage et d’une réalité
qui avance, et que, donc, il faut aider dans son avancée ».
Le commentaire musical du film,
qui se réclame des mélodies de la tradition napolitaine,
fut élaboré par le même Pasolini avec la collaboration
d’Ennio Morricone. Aussi dans le Decameron (ainsi que l’était
la ligne pasolinienne), en grande partie, les acteurs ne sont pas des professionnels.
* * *
VOIR
AUSSI:
Le
Décaméron de Pier Paolo Pasolini (et de Giovanni Boccace,
of course…),
commentaire
par Angela Molteni - traduction de Justine Lalot
Le
commentaire au Décaméron, Article d'Alberto Moravia -
traduction de Justine Lalot
Les
contes de Canterbury - traduction de Justine Lalot
Les
milles et une nuits - traduction de Justine Lalot
L'innocente
obscénité des corps dans la Trilogie de la vie de
Pier Paolo Pasolini
* * *
Le
passage musical est
FENESTA
'CA LUCIVE du Decameron
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VOIR AUSSI
Recueil de photos
Les
oeuvres de P.P. Pasolini
Autour
de la figure de Pasolini
Salon
du livre, Paris 2002
Livres
Écrits sur le
cinéma
Enrico Minardi
La
conception, de la langue
poétique
chez Pasolini.
Les œuvres
critiques et dialectales
de jeunesse (1940-1948)
Angela Biancofiore
Université
Montpellier III
Pasolini
Raja El Fani
Le cinéma
antique
de Pasolini
et Fellini:
Œdipe
roi, Médée
et
Satyricon
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