Libri
 


Vedi anche: tutti gli aggiornamenti di "Pagine corsare" da ottobre 1998 
.
..
"Pagine corsare"
Libri su Pasolini

Une mort violente
Il y a juste trente ans,
Pier Paolo Pasolini était assassiné à Ostie.
Par Robert Maggiori, Libération, 3 novembre 2005

Pier Paolo Pasolini. «La Longue Route de sable»
texte intégral traduit de l'italien par Anne Bourguignon, photographies de Philippe Séclier. Editions Xavier Barral, 260 pp., 39,50 €

Marco Tullio Giordana
«Pasolini, mort d'un poète», traduit de l'italien par Nathalie Castagné. 
Seuil, 228 pp., 21 €

René de Ceccaty
«Sur Pier Paolo Pasolini», Editions du Rocher, 296 pp., 19,90 €.
«Pasolini», Gallimard, Folio biographies, 272 pp., 5,30 €

Hervé Joubert-Laurencin
«Le Dernier Poète expressionniste. Ecrits sur Pasolini», 
Les Solitaires Intempestifs, 256 pp., 13 €

Bertrand Levergeois
«Pasolini, l'Alphabet du refus», Editions du Félin, 256 pp., 18,90 €
 

Pino PelosiLe studio est tout de bleu éclairé. Le fauteuil dans lequel il est assis se découpe en ombre chinoise. On devine à peine sa silhouette. Quand la lumière se fait, et cesse la musique dramatique, c'est un visage inconnu qui apparaît. A l'époque, il avait 17 ans. Il en a aujourd'hui 47. Il parle en dialecte romain, sa syntaxe est approximative. Il dit que son passé l'empêche encore maintenant de vivre normalement, qu'il ne trouve que des petits boulots ou du travail au noir, que, pour de menus larcins, il est entré et sorti de prison plusieurs fois. C'est le samedi 7 mai 2005. Sur Rai 3, la journaliste Franca Leosini présente «le ombre del giallo». Elle sait tenir un scoop retentissant, et pose plusieurs fois les mêmes questions à son invité, pour l'obliger à être le plus précis possible. Pino Pelosi, dit «Pino la grenouille», fait ses révélations : «Je ne suis pas l'assassin de Pasolini.» Et il accuse trois personnes, sans donner un nom, trois jeunes «avec un accent du Sud», calabrais ou sicilien, venus à bord d'une Fiat 1 500 immatriculée CT, Catane. «Ils l'ont massacré, l'ont frappé à terre sauvagement, en criant "dégueulasse, enculé, sale pédé, sale communiste", pendant plus d'une demi-heure.»

Partout dans le monde, on célèbre aujourd'hui, par des colloques, des expositions, des projections, des festivals, le 30e anniversaire de la mort de Pier Paolo Pasolini, le réalisateur, le scénariste, le poète, l'écrivain, le dramaturge, le sémiologue, le philosophe, le théoricien de l'art, le peintre, le journaliste. De nombreux ouvrages paraissent à cette occasion. D'abord la Longue Route de sable, où sont recueillis les articles ou les «notes de voyages» qu'en 1959 ­ entre son deuxième roman, Une vie violente, et son premier film, Accattone ­ Pasolini rédige pour le magazine Successo, au cours d'un périple le long des côtes italiennes, de Ventimille à Trieste ­ déjà publié chez Arléa en 1999, mais édité à présent dans sa version intégrale, enrichie donc de passages inédits prélevés dans les tapuscrits originaux, ainsi que des photographies de Philippe Séclier, qui, en 2001, a «revisité» les lieux décrits par l'écrivain.

Puis Pasolini, mort d'un poète, du cinéaste Marco Tullio Giordana ­ réalisateur du film de même titre (1995) ­, où l'on retrouve toute la documentation relative à l'assassinat, les dossiers d'enquête, les expertises engagées par la partie civile et l'instruction, les actes des procès, les comptes rendus d'audience, les sentences ­ et les négligences, les silences, les irrégularités, les points aveugles.

Deux livres (1), ensuite, de René de Ceccaty, traducteur de Pasolini, romancier, dramaturge, critique littéraire : Sur Pier Paolo Pasolini, un recueil d'articles et de conférences (amplifiant celui publié en 1998 aux éditions Scorff), et Pasolini, une biographie inédite paraissant directement en poche. 

Les lectures de «l'oeuvre écrite, filmique et picturale de Pasolini» (une oeuvre «réellement expérimentale, profondément révolutionnaire, délibérément incivile, propre à changer la vie, non à l'accompagner ou à la réformer») qu'Hervé Joubert-Laurencin a réunies dans Le Dernier Poète expressionniste

Enfin, Pasolini, l'Alphabet du refus, de Bertrand Levergeois, qui, de «Abjuration» à «Oiseaux», «Tiers-monde» et «Zones», offre comme un hologramme du monde pasolinien.

Pino Pelosi a été condamné en 1979 à neuf ans de prison pour le crime, avoué, de Pasolini. En première instance, le tribunal des mineurs avait retenu le concours de «tiers inconnus». La sentence d'appel le tiendra pour seul responsable. Ses déclarations télévisées de mai auraient dû provoquer la réouverture de l'enquête, comme le demandaient au parquet de Rome les avocats de la famille de Pasolini, Nino Marazzita et Guido Calvi. Il n'en sera rien. Demeure donc «officielle» la première version donnée par Pelosi et fixée par la justice.

Le jeune homme est arrêté à une 1 h 30 du matin, le 2 novembre 1975, sur le Lungomare Duilio à Ostie, au volant d'une Alfa GT 2 000. Il est d'abord soupçonné d'avoir volé la voiture, qui, d'après les papiers trouvés dans la boîte à gants, appartient à Pier Paolo Pasolini. Amené à Casal del Marmo, la maison d'arrêt pour mineurs de Rome, il avoue à son compagnon de cellule avoir tué l'écrivain-cinéaste. A l'embouchure du Tibre, près d'Ostie, il y a une sorte d'esplanade, un lieu dit l'Idroscalo. C'est une zone populaire, dégradée, avec des constructions abusives et des baraquements. Le corps de Pasolini est retrouvé là, près du chemin de terre battue qui va d'Ostie à Fiumicino, au milieu d'un petit terrain de foot fermé par un grillage. Une femme du voisinage, Maria Teresa Lollobrigida, déclarera aux carabiniers : «Cela ne ressemblait pas à un homme. On aurait dit un tas de chiffons. J'ai pensé qu'un fils de pute avait déchargé des ordures devant chez moi.» Le corps de Pasolini est massacré : des ecchymoses sur la tête, les épaules, le dos, l'abdomen, la main gauche fracturée, dix côtes brisées, le visage déchiré. Les empreintes de roues de voiture le traversent en diagonale. «Il s'est affaissé et j'ai entendu son râle. J'étais terrorisé. J'ai sauté à bord de l'Alfa et j'ai démarré à toute vitesse : j'avais les yeux couverts de sang. Je ne me souviens pas si, en partant, j'ai écrasé Pasolini.»

Au juge, Pelosi déclare avoir été abordé à la Stazione Termini, «vers 22 heures», par un «monsieur avec des lunettes, entre 35 et 50 ans». Lors de l'interrogatoire du 2 novembre, cité par Marco Tullio Giordana, il précise : «Il m'a fait la proposition de faire un tour en voiture en disant qu'il me ferait un beau cadeau. (...) Il m'a emmené dans une trattoria près de la basilique Saint-Paul. (...) Chemin faisant, il m'a dit qu'il allait m'emmener dans un coin isolé, qu'il me ferait quelque chose et qu'il me donnerait 20 000 lires. En disant ça, il me touchait les jambes et puis il en venait à me caresser les parties génitales. Il m'a emmené directement, comme s'il connaissait parfaitement les lieux, au terrain de sport.» Rapport oral dans la voiture. Puis quelque chose cloche. «C'est moi qui devais faire l'homme, dira Pelosi au procès, il n'avait jamais été dit qu'on devait le faire chacun à notre tour.» Discussion, bagarre. Il y avait des bouts de bois et des planches par terre. On commence à se frapper. Pier Paolo jouait souvent au football, avait un corps très musclé. Pino était bien malingre. «Le Paolo titubait mais il a encore trouvé la force de me donner un coup de bâton sur le nez. Alors je n'y ai plus rien vu et avec un des deux morceaux de la planche (...) je l'ai frappé du tranchant plusieurs fois jusqu'à ce que je l'entende tomber par terre. Alors je me suis sauvé en direction de la voiture...»

Le ragazzo di vita assume seul l'assassinat et le présente, rappelle René de Ceccaty, «comme accidentel, après une lutte pour se défendre contre l'agression sexuelle de Pasolini qui serait sorti des conditions du pacte de prostitution». Bien des voix se lèveront pour dénoncer les invraisemblances de la version donnée par Pelosi, qui n'a pas pu à lui seul réduire le corps de Pasolini dans un tel état, et les insuffisances techniques de l'enquête. Trente ans après, Pino Pelosi, resté silencieux de crainte qu'on s'en prenne à ses parents, aujourd'hui disparus, se rétracte et met en cause une bande de «Siciliens», venus en expédition punitive éliminer le «sale pédé», le «sale communiste».

Quelques jours avant sa disparition, aux militants du Parti radical réunis en congrès, Pasolini avait lancé : «Soyez vous-mêmes ! ­ Ce qui signifie : soyez méconnaissables !» Aussi son corps rendu méconnaissable, les circonstances de sa mort rendues inconnaissables, font-ils comme une métaphore de sa vie. Aucun des livres qui tentent de dire ce qu'il en est de son oeuvre poétique, théorique ou cinématographique ne peut donc détacher le regard de cette «mort» aveugle qui, rétrospectivement, comme Pasolini l'écrivait lui-même, «détermine la vie», lui transmet, pourrait-on dire, sa propre obscurité, sa brutalité et son mystère. Aussi, dans la vie de Pasolini, comme dans sa mort, faut-il renoncer à trouver un trait majeur, une saillance, une dominante, une cohérence ou une vérité qui, d'un seul jet de lumière, l'éclairerait tout entière. Et en rester au «déguisement sous lequel il a joué diversement à être vrai», selon le mot de Bertrand Levergeois.

Savoir qui a été tué dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, Pasolini l'a dit lui-même : «Quelqu'un qui est né dans une ville pleine de portiques en 1922.» Mais on saura de moins en moins ce qu'on a voulu tuer. Parce que ce qu'était Pasolini a disparu du monde social et culturel, et manque, comme les lucioles ont disparu, et manquent, du monde naturel : un marxiste «viscéral» animé par la foi chrétienne, un homme de peu de foi condamné pour avoir vilipendé la religion, un homme de foi en quête de rédemption, récompensé par l'Office catholique du cinéma pour son Evangile selon saint Mathieu, un saint, un martyr, un «Noir qu'on veut lyncher», un provocateur roué, une «âme préraphaélite» (Alberto Moravia), un révolutionnaire iconoclaste, un conservateur nostalgique du monde d'antan, un «corsaire» (2) intervenant sans concession dans la vie civile, culturelle ou politique, un «irrécupérable», une mixtion de douceur et de violence, un alliage rare de rationalité et d'irrationalité, de raison poétique et de raison politique, de passion et d'idéologie, «de coeur, de lumière» et de «sombres viscères», comme il l'écrit dans les Cendres de Gramsci. C'est pourquoi, note Bertrand Levergeois, «il est à tous les titres la voix de la Réalité».

(1) Auxquels il faut ajouter «le Mot d'amour», «dialogues» qui mettent en scène «quatre couples que hante une amitié amoureuse» : Artemisia Gentileschi et Galilée, Julie Talma et Benjamin Constant, Eleonora Duse et Gabriele D'Annunzio, enfin Maria Callas et Pier Paolo Pasolini (Gallimard, 212 pp., 16€).
(2) Ses «Ecrits corsaires» viennent d'être réédités en poche, chez Flammarion («Champs Contre-champs»).

 


Une mort violente, Libération 3 novembre 2005
 

Vai alla pagina principale